Chapitre 6
L’alarme continuait de hurler dans le service de néphrologie. Nina lâcha la main de Kael et se précipita vers la chambre de sa mère. Il la suivit, le cœur battant.
Ce n’était pas Marie Vargas.
Une femme d’une soixantaine d’années dans la chambre d’à côté venait de faire un arrêt cardiaque. Les équipes de réanimation s’activaient autour d’elle dans un ballet précis et désespéré. Nina s’arrêta à la porte, les épaules tremblantes de soulagement et de culpabilité mêlés.
Le médecin qui s’occupait de sa mère apparut derrière eux.
« Mademoiselle Vargas, votre mère est stable. Mais nous devons parler sérieusement. »
Ils s’installèrent dans un petit bureau. Le docteur Lambert expliqua la situation sans détour : les reins de Marie étaient sévèrement atteints. La dialyse allait devenir chronique. Il fallait un logement de plain-pied ou avec ascenseur, proche d’un centre de dialyse. Les délais pour les logements sociaux étaient longs. Les frais médicaux non couverts par la sécurité sociale allaient s’accumuler.
Nina écoutait en silence, prenant des notes sur son téléphone. Kael restait en retrait, impuissant.
Quand ils sortirent, le frère de Nina, Léo, les attendait dans le couloir.
« Alors ? »
Nina passa une main dans ses cheveux. « On va devoir déménager. Vite. Et trouver de l’argent. Beaucoup d’argent. »
Léo baissa la tête. « Je peux arrêter le lycée. Trouver un job. »
« Non. » La voix de Nina claqua comme un fouet. « Tu continues. C’est non négociable. »
Kael intervint doucement. « Je peux aider. Pour le déménagement. Pour les premiers mois. »
Nina le regarda longuement. « Avec quel argent, Kael ? Ton garage marche bien, mais pas à ce point. Et si tu signes avec Delcourt, tu vas devoir partir. »
Ils passèrent la journée à l’hôpital, alternant entre la chambre de Marie et les coups de téléphone aux services sociaux. Vers dix-huit heures, Nina envoya Léo dormir chez un ami.
Kael et elle restèrent seuls dans la salle d’attente.
« Tu as jusqu’à ce soir pour Delcourt, » rappela Nina.
« Je sais. »
Elle s’assit à côté de lui, épaule contre épaule.
« Je ne veux pas être celle qui te retient. »
« Et moi je ne veux pas être celui qui t’abandonne. »
Ils restèrent silencieux un long moment. Puis Nina posa sa tête sur son épaule.
« Faisons un deal. Tu vas le voir ce soir. Tu écoutes ce qu’il a à dire. Et après, on décide ensemble. »
Kael accepta.
À vingt heures, il se rendit au restaurant où Delcourt lui avait donné rendez-vous, près du Vieux-Port. L’homme était déjà installé, une bouteille de vin ouverte.
« Tu as réfléchi ? »
Kael s’assit. « J’ai réfléchi. »
Il expliqua la situation de Nina, la mère, le logement, les frais. Delcourt l’écouta sans l’interrompre.
Quand il eut fini, Delcourt se pencha en avant.
« Je peux t’aider. »
Kael fronça les sourcils. « Comment ? »
« Un bonus de signature. Vingt mille euros. Immédiatement. De quoi trouver un appartement décent pour sa mère. Et je peux faire jouer mes contacts pour accélérer le dossier social. En échange, tu signes ce soir et tu commences l’entraînement lundi. »
Kael sentit le piège se refermer. L’argent résoudrait une partie du problème immédiat. Mais cela signifiait partir, laisser Nina gérer seule le quotidien.
« Et si je veux rester à Marseille ? »
Delcourt sourit. « Alors tu restes un bon pilote local. Rien de plus. Le vrai argent, la vraie carrière, c’est ailleurs. »
Kael demanda vingt-quatre heures supplémentaires. Delcourt accepta à contrecœur.
En sortant du restaurant, il appela Nina.
« Il propose vingt mille euros de bonus. Pour aider ta mère. »
Au bout du fil, Nina resta silencieuse longtemps.
« Viens me rejoindre au garage Proulx. J’ai fini mon service. »
Quand Kael arriva, Nina l’attendait dans l’arrière-cour, assise sur un bidon d’huile, une cigarette qu’elle ne fumait pas entre les doigts.
Il lui raconta tout.
Nina écrasa la cigarette intacte sous sa semelle.
« Vingt mille euros. Ça paierait six mois de loyer adapté et les médicaments. »
« Oui. »
« Mais ça t’engage pour six mois minimum loin d’ici. »
« Oui. »
Elle se leva et s’approcha de lui.
« Embrasse-moi. »
Il le fit. Le baiser fut différent cette fois : plus lent, plus triste, comme s’ils savaient tous les deux que c’était peut-être l’un des derniers.
Quand ils se séparèrent, Nina murmura :
« Prends l’argent, Kael. Pour ma mère. Mais ne me promets rien d’autre. »
Kael sentit son cœur se serrer.
Cette nuit-là, ils dormirent chez lui, dans le petit appartement au-dessus du garage. Pas de passion cette fois. Juste deux corps fatigués qui se tenaient l’un contre l’autre comme pour repousser le monde extérieur.
Au milieu de la nuit, le téléphone de Kael sonna.
C’était Braz, son mécano.
« Mec, il faut que tu viennes au garage tout de suite. Quelqu’un a forcé la porte. La 350Z… ils ont saccagé le moteur. »
Kael se redressa d’un bond.
Nina se réveilla. « Qu’est-ce qui se passe ? »
« Le garage. On a été cambriolé. »
Ils arrivèrent sur place en moins de dix minutes.
La porte était fracturée. À l’intérieur, les outils étaient éparpillés, les pièces détachées jetées au sol. Et la 350Z… le capot ouvert, le moteur visiblement saboté : câbles coupés, durites arrachées, huile partout.
Nina s’agenouilla près du bloc moteur.
« C’est professionnel. Pas un simple vol. Quelqu’un voulait que tu ne puisses plus rouler avant longtemps. »
Kael serra les poings.
Son téléphone vibra. Message anonyme.
« Refuse le contrat et reste avec elle. Sinon, la prochaine fois, ce sera pire. »
Nina lut le message par-dessus son épaule.
Son visage devint dur.
« Sandro ? »
« Peut-être. Ou quelqu’un qui travaille pour Delcourt. Ou un concurrent jaloux. »
Ils passèrent le reste de la nuit à ranger ce qu’ils pouvaient. À l’aube, Nina posa une main sur le capot de la voiture détruite.
« Voilà ta réponse, Kael. La course te veut. Mais elle te prend tout. »
Kael regarda les dégâts, puis Nina.
« Je vais trouver qui a fait ça. Et je vais réparer cette voiture. Mais d’abord… je vais m’occuper de ta mère. »
Nina secoua la tête.
« Ne mélange pas tout. Si tu choisis de rester, fais-le pour toi. Pas pour moi. »
Au même moment, un bruit de moteur puissant se fit entendre dans la ruelle.
Une Mercedes noire s’arrêta devant le garage. Delcourt en descendit, accompagné de deux hommes.
« J’ai appris pour le cambriolage. Mauvaise nouvelle. » Il regarda la 350Z. « Je peux te fournir une nouvelle voiture pour l’entraînement. Meilleure. Plus rapide. »
Kael se plaça devant Nina.
« Vous êtes derrière ça ? »
Delcourt sourit froidement. « Je n’ai pas besoin de ce genre de méthodes. Mais je vois que quelqu’un veut te garder ici. La question est : est-ce que tu vas les laisser faire ? »
Nina fit un pas en avant.
« Il va réfléchir. Seul. »
Delcourt regarda longuement Kael, puis Nina.
« Vingt-quatre heures. Après ça, je signe avec Sandro. Et toi, Kael… tu resteras un mécano qui rêvait d’être pilote. »
Il remonta en voiture et disparut.
Nina se tourna vers Kael, les yeux brillants de colère et de peur.
« Tu vois ? Ils nous forcent la main. »
Kael prit sa main.
« Personne ne me force à rien. »
Mais alors qu’ils commençaient à réparer les premiers dégâts, le téléphone de Nina sonna à nouveau.
C’était l’hôpital.
« Mademoiselle Vargas ? Votre mère a fait une nouvelle complication cette nuit. On doit l’opérer dans l’heure. Venez vite. »
Nina pâlit.
Kael attrapa ses clés de la Clio de Nina.
« On y va. »
Alors qu’ils roulaient à toute vitesse vers l’hôpital, Kael jeta un regard dans le rétroviseur.
Une moto noire les suivait à distance.
Quelqu’un les surveillait.
Et au moment où ils arrivaient aux urgences, un nouveau message arriva sur le téléphone de Kael.
« Si tu signes, elle sera en sécurité. Sinon… »
Le message contenait une photo : l’appartement des Vargas, la porte forcée, et un bidon d’essence posé au milieu du salon.
Nina, qui avait vu l’écran, serra le volant jusqu’à ce que ses jointures blanchissent.
« Ils ne s’arrêteront pas. »
Kael regarda la photo, puis l’hôpital qui se dressait devant eux.
Le choix n’était plus seulement entre la course et l’amour.
C’était entre la survie de Nina et son propre rêve.
Et le temps était en train de s’épuiser.
