Le poids d'un oui
___________MAYA___________
Depuis deux jours, Mira ne m’adresse plus la parole. Elle sait que je déteste les conflits, que le silence me blesse bien plus qu’un cri. Et elle en joue. Elle attend que je fasse le premier pas, parce qu’elle sait que j’aime la paix plus que l’orgueil.
J’ai toujours fui les disputes. Les cris me font mal à la tête, les tensions me consument. J’évite les confrontations autant que possible. Mais cette fois, je n’ai pas le choix. Ce qu’elle me demande dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer.
Elle est au jardin, les yeux rivés à son téléphone. Je m’approche, le cœur serré.
— Jusqu’à quand comptes-tu me faire la tête ? dis-je doucement.
Elle lève les yeux, sans mot, puis les replonge aussitôt sur son écran. Ce silence me ronge.
— Écoute, Mira..
— Il n’y a rien à écouter. Ou bien tu as changé d’avis ? coupe-t-elle, sèche.
— Ce n’est pas ça, laisse-moi t’expliquer.
— Il n’y a rien à expliquer. Soit tu m’aides, soit on reste comme ça.
— T’es sérieuse, là ?
Elle ne répond pas. Je sens mes nerfs se tendre, mais je me retiens. Je m’apprêtais à partir, lassée de son entêtement, quand elle m’attrape doucement par le bras.
— S’il te plaît, Maya.. je t’en conjure.. Fais-le pour tout ce que j’ai fait pour toi, depuis qu’on est nées. Pour l’amour que je te porte et celui que tu me portes aussi.. (ses yeux s’emplissent de larmes). S’il te plaît.
Je n’ai pas eu la force de lui répondre. Je me suis dégagée, doucement, et je suis partie.
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Il est 20h15. J’ai passé la journée enfermée dans ma chambre. Pas une bouchée, pas un mot. Seulement le bourdonnement incessant de mes pensées.
Mira. Et tout ce qu'elle m'a dit depuis le début de cette histoire.
Je le sais, elle a besoin de moi. Et moi je lui dois beaucoup.
Avant Mickaël, il y avait elle. Pendant ma relation avec lui, elle était là. Et même après sa mort, elle est restée, solide, fidèle, inébranlable. Le seul pilier de ma vie. Elle a toujours été là. Parce que, pour être honnête, nos parents ne l’étaient pas.
C’est Mamia qui nous a élevées, notre seconde mère. Elle a tout donné pour nous. Pas d’enfants, pas de mari, juste nous. Elle nous a aimées comme une mère aime. Une vraie. Une rare.
Nos parents se sont mariés sous la contrainte. Pour satisfaire leurs familles. Il n’y a jamais eu d’amour entre eux. Ils nous ont eues, Mira et moi, pour faire taire les murmures d’un mariage stérile. Voilà pourquoi nous sommes les seules. L’unique solution à leurs problèmes.
Mon père, au moins, s’est un peu soucié de nous. Ma mère, elle, ne voulait pas être dérangée. Petite, je croyais que sa liberté était une preuve de confiance. En grandissant, j’ai compris : elle ne voulait tout simplement pas qu’on la dérange.
Alors, oui.. on a grandi comme ça. À moitié seules. Mais on a tenu bon et on ne se plaint plus.
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___________DARIL___________
Je suis allongé sur le lit, aux côtés de Mira. Nos corps nus collés l’un à l’autre, encore humides de plaisir. Elle respire lentement, les yeux fermés. Elle est trop bonne cette fille.
— Bébé, à quoi tu penses ? murmure-t-elle.
— À notre mariage.
Elle se redresse un peu.
— Ah oui ? Et tu penses à quoi, exactement ?
— À notre vie après la cérémonie.
Elle fronce les sourcils.
— Pourquoi tu réagis comme ça ?
— Pour rien. En fait, je me posais la même chose.
Je me lève et vais à la douche. Quand je reviens, elle n’a pas bougé.
— Mira, j’ai faim. Tu peux me préparer quelque chose ?
— Mon cœur, je suis trop fatiguée. Dis à la bonne de le faire.
— On se marie dans cinq jours. Tu pourrais au moins commencer à me cuisiner toi-même.
— Patiente encore un peu.
— Ce n’est pas un crime de le faire maintenant.
— Je suis fatiguée, Daril..
— Très bien. Je vais dîner avec Chris.
— Mais il a une femme, non ?
— Et alors ?
— Pourquoi il ne dîne pas avec elle ?
— Et moi, je suis fiancé. Pourquoi ma future femme refuse de me nourrir ?
Pas de réponse.
— J’y vais.
Je claque la porte. J’aurais voulu me calmer, mais non. Elle m’énerve. Elle sait cuisiner, et pourtant, elle refuse. Trop fière. Mais ça changera. Quand elle sera ma femme, elle n’aura pas le choix. Je ne veux pas d’un mariage où je continue à manger la nourriture de la bonne.
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Je suis au restaurant, j'attends Chris. Je suis installé depuis dix minutes quand il arriva, tout sourire. Bref nous avons l'habitude de venir ici.
— Mec, t’es en retard, je lâche.
— C’est Eva. Elle croyait que j’allais voir une autre femme. On s’est encore pris la tête.
Le serveur, Marc, arrive.
— Bonsoir messieurs.
— Bonsoir, répondons-nous en chœur.
— Où est la nouvelle serveuse ? demande Chris.
— Aujourd’hui c'est son jour de congé.
— Dommage. Je voulais qu’elle me nourrisse.
On rit. Ça fait du bien.
— Le plat du jour, Marc. Comme d’habitude.
On mange. Et Chris, entre deux bouchées, me fixe.
— Tu es sûr de vouloir le faire, Daril ?
— Je ne peux plus reculer.
— Tu ne le regretteras pas ?
— Je l’espère…
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____________MAYA____________
Il est 21h quand j’ouvre la porte de la chambre. Mira est là, allongée, le regard perdu au plafond.
— J’accepte.
Elle se redresse d’un bond.
— Tu.. tu es sérieuse ?
— Oui. Mais je pense qu’on va nous reconnaître. Je ne suis pas toi, Mira.
Elle sourit.
— Personne ne saura. La seule qui pourrait nous démasquer, c’est Mamia. Et on ne vivra pas avec elle.
— J’accepte.. mais à une seule condition.
— Laquelle ?
— Ce ne sera pas pour trois mois. Un mois, pas plus. Et tu me promets qu’après ton voyage, tu ne reverras plus cet Alex.
— D’accord ! Ce que tu veux ! (elle me couvre de baisers) Merci, Maya l’abeille ! Je t’aime tellement..
Je ne réponds pas. Je sens mes jambes fléchir sous le poids de ma décision.
Mon Dieu.. qu’est-ce que je viens de faire ?
Pourquoi ai-je accepté de me jeter dans cette folie ?
Je le fais pour elle. Pour Mira. Pour ce lien étrange et profond qui nous unit depuis l’enfance.
Son bonheur fait le mien.
Si je savais..
