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CHAPITRE 2 LA CHAMBRE 1998

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Je n’ai pas dormi au manoir Castellan. J’ai fait les cent pas dans la suite qu’Adrian m’a attribuée. Aile Est. Troisième porte après la galerie des portraits. « Pour votre sécurité », a-t-il dit en me tendant une carte magnétique noire. Pas de clé. Tout est électronique ici. Tout est contrôlé.

Sécurité contre qui ? Lui ? L’autre fille ? Les fantômes de 1998 ? Il est 3h12 quand je l’entends.

Un grincement. Léger. Régulier. Comme une berceuse qui gratte l’os. Ça vient du couloir. Puis ça s’arrête.

Je connais ce bruit. C’est celui de la balançoire de Mamie, dans le jardin des Lilas Bleus, quand le vent se lève la nuit. Sauf qu’on est au troisième étage d’un manoir de 1847 et qu’il n’y a pas de jardin ici.

Je sors. Pieds nus sur le marbre glacé. La carte magnétique est froide dans ma main. Le couloir est noir, éclairé seulement par les appliques murales qui détectent mon passage. Elles s’allument une par une devant moi, comme si la maison me pistait.

Le grincement reprend. À gauche. Toujours à gauche.

Je passe devant les portraits. Henri Castellan, Élisabeth jeune, Adrian à 10 ans avec sa cicatrice déjà là. Tiens. Ma mère m’avait menti aussi sur l’âge de la cicatrice.

Puis un espace vide. Un cadre décroché. La poussière dessine un rectangle plus clair sur le papier peint damassé. Comme si quelqu’un avait arraché une toile récemment. En urgence.

Au bout du couloir : une porte.

Condamnée. Deux planches de chêne clouées en X dessus. De la peinture blanche écaillée. Et gravé au couteau dans le bois, lettres tremblantes :

LÉA 1998

Mon sang se fige. Il ne circule plus. Il devient de la glace dans mes artères.

Je suis née en 2001. 12 mars 2001. Saint-Vincent de Paul. Dr Rousseau. J’ai l’acte. Je l’ai.

Sauf si...

Sauf si l’acte est aussi faux que l’échographie.

Je pose la main sur les planches. Le bois est tiède. Comme si quelqu’un avait touché la porte il y a 5 minutes. Je force. Une planche cède avec un craquement obscène dans le silence de 3h du matin. L’odeur me frappe en premier.

Poussière. Moisi. Et lilas fané.

L’odeur préférée de Mamie. L’odeur qu’elle dit reconnaître même en plein délire. L’odeur que ma mère détestait. « Ça porte malheur, les lilas. Ça sent la mort. »

La chambre est intacte. Figée. Un lit à baldaquin recouvert d’un drap blanc comme un linceul. Papier peint à fleurs déchiré par endroits. Une commode Louis XVI. Et sur la commode : une boîte à musique. Un coffre à bijoux. Et une photo.

Je m’approche. La poussière danse dans le rayon de lune qui passe à travers les rideaux fermés. La photo.

Une petite fille. 3 ans peut-être. Cheveux bruns bouclés. Robe en velours bleu nuit. Elle tient un ours en peluche borgne contre elle. Et elle me ressemble trait pour trait. Même grain de beauté sous l’œil gauche. Même fossette au menton. Même façon de froncer les sourcils.

C’est moi.

Sauf que j’ai zéro souvenir de cette robe. Zéro souvenir de cet ours. Zéro photo de moi avant 5 ans dans l’album de famille. Maman disait que l’appareil avait pris l’eau pendant les inondations de 2006.

Je retourne la photo. Dos cartonné jauni. Une écriture tremblante, à l’encre bleue délavée :

*« Pour que tu ne m’oublies pas. Maman.

12/03/1998 »*

12 mars 1998.

Trois ans jour pour jour avant ma date de naissance officielle.

Ma main tremble. La photo m’échappe et tombe face contre terre. Je me baisse. Le coffre à bijoux est entrouvert. Dedans : un bracelet de naissance en argent, oxydé. Gravé : L.V.C. – 12.03.98 – 3,2kg – 49cm

L.V.C.

Léa Valmont Castellan ?

« Qu’est-ce que vous faites ici ? »

La voix d’Adrian me fait sursauter si fort que je me cogne la tête contre la commode. Il est dans l’embrasure. Pas de costume. Torse nu. Juste un bas de jogging gris qui tombe bas sur ses hanches. La cicatrice de sa pommette descend sur son pectoral gauche et meurt près du cœur. Une autre cicatrice. Blanche. Ancienne. Comme une brûlure.

Il ne porte jamais moins qu’un costume Brioni. Sauf à 3h17 du mat, apparemment. Et il sent le savon. Et le cèdre. Et l’homme.

« Cette chambre était à qui ? » Ma voix tremble. Je serre le bracelet dans ma paume. Le métal me brûle.

Il entre. Ne répond pas. Il ne ferme pas la porte. Il s’approche de la photo par terre et la ramasse. La retourne. Il connaît déjà le dos par cœur. Je le vois à la façon dont ses yeux ne cillent même pas en lisant « Maman ».

« Vous n’étiez pas censée trouver ça avant le mois 3 du contrat. »

Il y a un mois 3 ? Je pensais tenir 6 mois, toucher l’argent pour Mamie, et me barrer au Brésil retrouver ma mère. Plan A.

« Adrian. Qui est cette petite fille ? » Je montre la photo. Ma voix se casse. « C’est moi ? »

Il pose la photo sur la commode. Délicatement. Comme si c’était une relique. Ses yeux gris sont illisibles dans la pénombre. Puis il fait un pas vers moi. Puis deux. Je recule jusqu’à ce que le bois de la porte condamnée me scie les omoplates à travers ma nuque de cheval en soie.

Il s’arrête à dix centimètres. Je sens la chaleur de sa peau. Je vois la goutte de sueur qui perle sur sa clavicule. Je vois que ses mains sont des poings.

« Si je vous le dis maintenant, vous signerez les papiers du divorce demain matin à 9h. Et votre grand-mère... »

« Ne la menacez pas ! » Je crache. Je ne l’ai pas vu bouger mais sa main est sur ma gorge. Pas serrée. Posée. Son pouce sur ma carotide. Il sent mon pouls affolé.

Il rit. Sans joie. Un son raclé. « Je ne la menace pas, Léa. Je vous préviens. Parce que moi, je ne pourrai pas vous protéger de la vérité. Personne ne le peut. Pas même moi. Surtout pas moi. »

Son téléphone vibre dans sa poche. L’écran s’allume à travers le tissu. Il regarde sans me lâcher la gorge. Son visage se ferme. Re-devient le Roi de Glace.

« Votre... » Il se reprend. « Clara est en bas. Dans le salon bleu. Elle dit qu’elle doit vous parler. De l’échographie. »

Quoi ?

« Elle a rendez-vous à 9h pour sa première écho, oui. La vraie. À l’Hôpital Américain. Dr Lefèvre. » Il retire sa main. Ma peau brûle où ses doigts étaient. « Contrairement à la vôtre. Qui n’existe que sur le serveur piraté d’un cabinet de radiologie à Neuilly. »

Il me contourne. Sent le savon et la menace. Et il sort. Sans un regard pour la chambre 1998.

Me laissant seule avec une petite fille fantôme, un bracelet de naissance qui n’est pas le mien, et une date qui n’existe pas sur mon acte de naissance.

1998.

Trois ans avant ma naissance.

Sauf si... je ne suis pas née en 2001. Sauf si je suis née deux fois.

Ou si quelqu’un est mort à ma place.

En bas, j’entends des talons. Douze coups. Réguliers. Assurés. Clara de Sévigné.

Et sa voix, douce comme du poison : « Léa ? C’est moi, Clara. Il faut qu’on parle. C’est à propos du bébé. De notre bébé. »

Notre bébé ?

Je serre le bracelet L.V.C. jusqu’à ce que l’argent me rentre dans la chair. La boîte à musique sur la commode se met en route toute seule.

Pour Élise.

La chanson que Mamie me chantait pour m’endormir quand j’avais des cauchemars. Sauf que Mamie n’a jamais su jouer du piano.

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