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CHAPITRE 1 LE CONTRAT DU DIABLE

La pluie frappait les vitres du 42e étage de la Tour Moreau & Associés comme des ongles qui grattent pour sortir. Dehors, Paris se noyait sous un ciel d’ardoise à 15h47. Dedans, moi, Léa Valmont, 24 ans, je me noyais dans 47 pages de vélin crème qui sentaient l’encre, la peur, et le Chanel Bleu d’Adrian Castellan.

Un contrat de mariage.

Mon nom imprimé en capitales : LÉA VALMONT. À côté du sien : ADRIAN CASTELLAN.

L’homme qui avait regardé mon père, Julien Valmont, se faire menotter dans le tribunal de grande instance il y a 10 ans. Jour pour jour. 29 mai 2016. Je m’en souviens parce que c’était le jour de la fête des mères. La mienne n’est jamais venue au procès. Elle a envoyé une carte postale de Corfou trois semaines plus tard : « Je reviens. » Ça fait 10 ans qu’elle ne revient pas.

Adrian, lui, était là. 20 ans, costume noir, déjà héritier de l’empire Castellan Group. Il n’avait pas cillé quand

les menottes avaient claqué. Pas un muscle. Juste ce regard gris, couleur lame, qui m’avait traversée avant de se poser sur mon père. Comme si c’était lui le juge.

Aujourd’hui, ce même regard suivait la trotteuse de sa Patek Philippe. 15h53. Il avait un conseil

d’administration à 16h. J’étais une ligne dans son agenda entre « Racheter Biolab » et « Renvoyer le directeur financier ».

« Vous avez une minute pour signer, Mademoiselle Valmont. Après, la maison de retraite Les Lilas Bleus ferme. Définitivement. Procédure de liquidation lancée à 16h01. »

Sa voix. Froide. Polie. Clinique. Le genre de voix qu’on utilise pour annoncer un cancer stade 4 ou pour commander un cortado sans sucre. Pas pour détruire la vie d’une fille.

Je relève les yeux. Costume sur mesure, probablement Brioni, 15 000€ minimum. Mâchoire serrée à se décrocher. Et cette cicatrice. Fine. Pâle. Qui lui barrait la pommette gauche depuis toujours. Ma mère m’avait raconté la légende quand j’avais 8 ans : « Adrian s’est battu au lycée pour défendre un boursier qu’on harcelait. Il a pris un tesson de bouteille pour lui. »

Ma mère disait aussi que mon père était mort d’un accident de voiture quand j’avais 14 ans. Alors qu’il est mort en prison cinq ans plus tard, d’une « crise cardiaque » selon l’administration pénitentiaire.

Ma mère mentait. Sur tout. Tout le temps.

« Pourquoi moi ? » Ma voix sort rauque. Je repousse le stylo Montblanc qu’il a fait glisser vers moi. Il est en or blanc. Lourd. Comme le poids qu’il pose sur ma poitrine. « Vous pouviez acheter n’importe qui. Une mannequin avec des jambes de deux mètres. Une héritière avec un arbre généalogique. Votre fiancée, tiens. Clara de Sévigné. J’ai vu Point de Vue la semaine dernière. Vous êtes parfaits en couverture. Le pouvoir et la grâce. »

Un muscle tressaute dans sa joue. Une seconde. Une seule. La première émotion depuis qu’il est entré dans cette salle blindée où même les avocats de son propre cabinet n’ont pas le droit d’entrer sans son badge.

Intéressant.

Adrian Castellan, 30 ans, PDG le plus jeune du CAC 40, surnommé le Roi de Glace par Les Échos, saigne donc. Il suffit de planter l’aiguille au bon endroit : Clara de Sévigné. Son image publique. Son futur politique. Parce que tout le monde sait qu’il vise l’Élysée avant 45 ans.

« Ma fiancée n’a pas votre... particularité génétique, Léa. »

Il prononce mon prénom comme on tire une balle. Sec. Chirurgical. Il pousse un dossier en cuir noir vers moi. Ne me touche pas. Ne me frôle pas. Comme si j’avais la peste ou pire : quelque chose qu’il ne contrôle pas.

Je l’ouvre. Mes doigts laissent des traces de sueur sur le cuir.

Une photo d’échographie. Noir et blanc. Granuleuse. Datée d’hier. 25/05/2026 – 09h14 – Hôpital Américain de Paris

En haut à droite, tapé à l’ordinateur :

PATIENTE : VALMONT Léa – 24 ans – DPA : 02/12/2026

Mon sang se glace. Il arrête de circuler. Il devient du verre pilé qui remonte dans mes veines et va se planter dans mon cœur.

C’est impossible.

Je ne suis pas enceinte.

J’ai fait un test il y a 3 jours. Négatif. Une barre rose. Je l’ai refait hier matin à 6h, parce que j’étais parano

depuis que ma carte Vitale a été refusée à la pharmacie pour « dossier en cours de contrôle ». Négatif encore. Je l’ai jeté, puis je l’ai récupéré dans la poubelle du palier, parce que je deviens folle. Négatif. J’ai même pris en photo le test à côté de mon journal Le Monde daté du 28 mai pour prouver aux futures moi que je

n’hallucinais pas.

« C’est quoi ce délire ? » Je relève la tête si vite que la salle tangue. « C’est un faux. Je ne suis pas... Je prends la pilule. Je... »

« Signez. » Il me coupe. Pas méchant. Pas agressif. Pire : indifférent. Comme s’il expliquait à une stagiaire comment classer des dossiers. « Signez, et je vous expliquerai pourquoi quelqu’un a payé 200 000€ pour

falsifier ce document à votre nom. Et pourquoi ce quelqu’un a engagé trois détectives privés pour vous suivre depuis six mois. Agence Dupont. Rapport 47B. Voulez-vous les photos ? »

Six mois.

La gorge me brûle. Je revois tout. L’homme au café sous ma fenêtre qui commandait toujours le même allongé sans le boire. La femme au Franprix qui prenait systématiquement la file derrière moi même quand il y avait 10 caisses vides. Le scooter qui démarrait chaque fois que je sortais de chez Mamie.

Je croyais devenir folle. Je prenais du Xanax en cachette. Mamie me disait que c’était le stress des partiels de droit.

C’était du flicage.

« Ou refusez. » Il articule chaque mot comme s’il signait un arrêt de mort. « Et demain, à 8h00 précises, les huissiers mettent votre grand-mère dehors. Chambre 12, Les Lilas Bleus. 82 ans. Alzheimer stade 4. Elle ne

reconnaît plus votre visage depuis Noël, Léa. Mais elle reconnaît l’odeur des lilas dans le jardin. Elle dit que ça sent “la maison”. C’est son dernier ancrage neurologique selon le Dr Martin. Votre choix. »

Il a fait ses devoirs. Il connaît le numéro de chambre. Le nom du médecin. Le stade de la maladie. Il sait où frapper : pas moi. Mamie. Mon seul parent vivant. La femme qui m’a élevée quand mon père a été envoyé à Fleury-Mérogis et que ma mère s’est volatilisée avec son amant brésilien et la moitié du compte épargne.

Ma main tremble sur le stylo. Je hais cet homme. Je hais ses costumes, sa cicatrice de héros en carton, son empire bâti sur les ruines de gens comme mon père, et surtout le pouvoir qu’il a, là, maintenant, à 15h56, sur la seule personne que j’aime encore.

Je hais encore plus d’avoir besoin de lui.

Le bruit de ma signature déchire le silence. L. Valmont. Deux initiales. Ma vie vendue 47 pages et le prix d’une chambre médicalisée à 4800€ par mois.

Adrian récupère le contrat avec un sourire qui ne monte pas à ses yeux gris. Un sourire d’administrateur qui vient de clôturer une OPA hostile. « Sage décision, Madame Castellan. »

Madame Castellan.

Le nom me racle la gorge comme du papier de verre. Je ne serai jamais Madame Castellan. Je suis Léa Valmont. La fille d’un taulard et d’une lâche.

Il se lève. 1m90 de pouvoir, de secrets et de costard italien. Il ajuste sa manchette en or blanc. Puis il se fige, porte à demi ouverte. Il plonge la main dans sa poche intérieure et en sort quelque chose.

Une alliance.

Simple. En or blanc. Usée. Rayée. Pas neuve. Portée pendant des années.

Il la pose sur le contrat, à côté de ma signature encore humide. Le métal tinte contre le bois d’acajou. Un son clair. Funèbre.

« Votre père portait la même quand il a épousé ma mère. » CLANG.

Le stylo Montblanc m’échappe. Il roule, tombe par terre dans un bruit qui me vrille les tympans et rebondit trois fois avant de s’immobiliser contre la plinthe.

Mon père ? Épouser sa mère ?

C’est impossible. Délirant. Mon père, Julien Valmont, était comptable chez Castellan Group. Un petit. Niveau N-

12. Il gérait les notes de frais. Il est mort en prison il y a 5 ans. Crise cardiaque, ont-ils dit. Je n’ai pas vu le corps. « Procédure », avait dit l’avocat commis d’office.

Et sa mère... Élisabeth Castellan. L’héritière. La veuve du magnat Henri Castellan, mort dans un crash d’hélicoptère en 2008. Femme la plus puissante de France selon Forbes. Elle ne se serait jamais mariée avec...

Sauf si...

Sauf si mon père n’était pas un petit comptable.

Sauf si ma mère, Sylvie Valmont, n’était pas ma mère.

Sauf si toute ma vie est une putain de page wikipedia modifiée.

La porte claque avant que je hurle. Avant que je respire. Avant que je comprenne.

Je reste plantée là, avec une alliance qui n’est pas la mienne, un nom de famille qui vient de devenir un mensonge, et 47 pages qui puent le piège.

Dans le couloir, sa voix. Froide. Efficace. Il parle à quelqu’un au téléphone. Je colle l’oreille à la porte blindée :

« Elle a signé. Phase 2 commence maintenant. Lancez le protocole d’effacement. Je veux que toutes les traces de l’autre fille disparaissent avant ce soir. Surtout des registres de l’hôpital Saint-Vincent de Paul. Service maternité. Année 1998. Et brûlez le dossier 1998-V-04. »

L’autre fille ?

Saint-Vincent de Paul. L’hôpital où je suis née. Le 12 mars 2001. J’ai encore mon acte de naissance plastifié dans mon portefeuille. Maternité du 3e étage. Dr Rousseau. Je le connais par cœur.

1998.

Trois ans avant ma naissance officielle. Ou ce que je croyais être ma naissance.

Je me jette sur la porte. Trop tard. L’ascenseur privatif descend déjà vers le parking sous-sol -5 où l’attend sa Maybach blindée. Il ne reste que son parfum et une question qui me lacère la poitrine et remonte dans ma gorge comme de l’acide :

Si je ne suis pas la fille de Julien et Sylvie Valmont... alors qui est enterrée depuis 16 ans sous le nom de « Bébé Valmont » au carré des anges du cimetière de Montmartre ? La tombe que je fleuris chaque année avec des

lilas blancs depuis que j’ai 8 ans ?

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