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Partie 2 :
La dernière remarque terriblement blessante de Thierno me fit l’effet d’une gifle cinglante. Comment osait-il se livrer à une telle bassesse ? Et encore si Monsieur se réclamait d’une famille richissime, il aurait pu se permette de critiquer mes frugaux repas, mais là, il s’agissait carrément de l’hôpital qui se moquait de la charité. Sous l’effet de la colère, je lui répondis sans ciller :
_Moi : Tu n’es qu’un gros con. J’ai peut-être dîné d’un mbakhal hier soir, mais toi tu t’es sûrement empiffré de sombi (=bouillie de riz). En plus d’être très immature pour un mec de ton âge, tu es doublé d’un cynisme qui me laisse sans voix. Même si tu m’avais trouvée sur un lit avec Kéba en train de faire des choses inavouables, cela n’aurait pas été une raison pour faire allusion à ma classe sociale.
Thierno baissa aussitôt le regard, en proie à une honte visible. Mais je n’en avais cure. Il venait de donner un gros coup à mon ego surdimensionné, et je ne pouvais lui pardonner cette bévue monumentale. Drapée de mon orgueil, je n’attendis pas qu’il bafouille des excuses, ou qu’il cherche à se livrer à des interminables explications pouvant éventuellement justifier son acte impardonnable. Sans hésiter une seule seconde, je partis sans tarder rejoindre mes camarades dans notre salle de classe. Inutile de vous dire que j’eus vraiment du mal à trouver la concentration nécessaire à la réflexion de mon devoir de philosophie de ce jour-là. Devant ma copie, je me fis une joie de maudire Thierno et de le traiter de tous les noms d’oiseaux.
A la fin de mon devoir, je partis flâner à Sandaga avec Oumou, une très bonne copine à moi. Oumou était un vrai phénomène social : elle avait toujours le mot pour me faire rire, et était surtout d’une extravagance à vous couper le souffle. Marchant côte à côte, Oumou et moi reparlions de ma mésaventure avec Thierno .
_Oumou : Je pense que tu laisses passer trop de choses à ce mec, Soua. Il te mène par le bout du nez, et toi tu te laisses faire trop facilement. Cela m’étonne vraiment venant d’une fille aussi orgueilleuse que toi. Mais qui suis-je pour décortiquer les mystères et les incohérences liés à l’amour ?
Je soupirais de lassitude et de résignation. Oumou n’avait que trop raison. En ce qui concernait ma relation avec Thierno, je ne me reconnaissais quasiment jamais à travers mes réactions. Je faisais rarement preuve de fermeté à son égard, ce qui m’énervait au plus haut point.
_Moi : Tu sais ce qu’on dit : le cœur a ses raisons que la raison elle-même ignore. Mais sur ce coup-ci, je suis vraiment remontée contre lui. Je ne suis pas du tout prête à passer l’éponge aussi facilement.
_Oumou : J’ai déjà entendu cette chanson quelque part. Ah ouais, ça doit certainement être le tube de l’année. Pfff ! Tu dis toujours ça, mais à la fin, tu finis par lui pardonner. Danga niak fayda rek (=tu n’as aucune estime de soi), qu’on se le dise bien clairement. Si tu plaquais ton bon à rien de Thierno pour sortir avec Kéba, nous ne serions pas en train de regarder bêtement ces marchandises avec de gros yeux, sans pour autant acheter quoi que ce soit.
Loin de me vexer, les critiques d’Oumou m’amusaient plus qu’autre chose. De plus, force est de reconnaitre qu’elles détenaient une part de vérité, que je n’étais pas encore prête à admettre. Je me surpris à sortir mon portable de mon sac afin de vérifier si Thierno m’avait envoyé un message d’excuses, pendant qu’Oumou inspectait les tissus fort coûteux, accrochés aux murs de la boutique de textiles où nous nous trouvions. Une voix assez rauque me tira de mes pensées :
_L’homme : En quoi puis-je vous aider, « marmissél » (ndlr : Il voulait dire Mademoiselle)?
Je souris intérieurement en jetant un regard à l’homme en question : il avait aux alentours de la trentaine, et était assez bel homme. Pas besoin d’être expert en histoire des Peuples et des Civilisations pour deviner aisément qu’il s’agissait d’un Haal Pulaar.
_Moi : Merci, mais je ne fais que regarder. Je n’ai pas particulièrement besoin de quelque chose. Encore merci.
_L’homme : Vous êtes bien jolie en tout cas, et une jolie femme doit être parée de beaux atours. Quel genre de tissus vous plairait ?
Soit le bonhomme était sourd, soit il tenait vraiment à me draguer. Même si le royaume de mon cœur avait déjà un monarque répondant au nom de Thierno, il n’en demeurait pas moins que je restais flattée quand mon charme agissait sur un autre homme. J’ai donc décidé de jouer au jeu de la séduction pour un bref instant, ce jour-là. Je pouvais sentir de là où j’étais, le regard insistant et encourageant d’Oumou. Je fis mon plus beau sourire au gentil Monsieur en lui désignant du doigt le genre de tissus qui me plaisait. Il le fit descendre grâce à un crochet, tout en continuant à me faire son brin de causette.
_L’homme : Comment vous-appelez-vous donc, jeune et jolie demoiselle ? Moi, c’est Yoro Bah.
_Moi : Enchantée, Yoro. Moi, c’est Souadou Ndiaye. Quant à la fille que vous voyez-là bas parlant à votre collègue, c’est Oumou, une très bonne amie à moi.
_Yoro : Vous êtes wolof, donc ? Je me disais bien…. Ecoutez, Souadou, je dois partir récupérer à l’instant des tissus qui me viennent du Mali, donc je suis un peu pressé… Mais j’aimerai beaucoup vous revoir. Pourrais-je avoir votre numéro ?
Je n’étais pas le genre de fille à donner mon numéro à des inconnus, surtout si ceux-ci ne m’intéressaient guère, mais mûe par je ne sais quelle force, je fis exception à la règle ce jour-là. La sollicitude et la gentillesse de Yoro m’avaient fortement plu, et mon esprit en rébellion était tenté de donner ce numéro juste pour défier l’autorité et la jalousie maladive de Thierno. Je le lui griffonnais donc à la hâte sur un bout de papier, et il partit en me serrant la main solennellement. Aussitôt que Yoro eût le dos tourné, Oumou s’empressa de me rejoindre en tapant des mains et en roulant des yeux :
_Oumou : Eh bah, tu as un nouveau prétendant, on dirait ! Et je mettrai ma main au feu que c’est le propriétaire des locaux. Tu as tiré le gros lot, ma chère !
_Moi : Ohhh arrête ! On croirait entendre Oulimatou. De vraies matérialistes !
_Oumou : Et toi, une vraie folle à lier ! A force de repousser tous tes prétendants, tu finiras avec un vendeur de noix de coco, vous vivrez dans sa brouette, sous le chaud soleil, chapeaux de paille sur la tête..
_Moi : Arrête de raconter des sottises et allons-y, je dois absolument prendre le bus de midi.
Nous nous apprêtions à sortir de la fameuse boutique de textiles, lorsqu’un des vendeurs m’aborda.
_Le vendeur : Jeune fille, ce paquet est pour vous, de la part du patron.
Soudainement devenue timide, je me confondis en remerciements. Je ne m’attendais pas du tout à ce cadeau. Mine de rien, ce petit geste d’affection venant d’un inconnu, fut le rayon de soleil de ma lugubre journée ternie par ce con de Thierno.
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Une semaine entière passa après mon altercation avec Thierno. Ce dernier avait laissé passer quelques jours avant de commencer à m’envoyer des textos pour soi-disant s’excuser de son « comportement puéril ». Je ne pris la peine de ne répondre à aucun de ses messages, même si l’envie de me réconcilier avec lui ne me manquait guère. J’avais beau faire ma fière, et me plaindre de son attitude déplaisante auprès du monde entier, mais il me manquait affreusement. Il ne servait à rien de me mentir : je l’aimais de tout mon cœur et de toute mon âme ce Thierno, et d’une manière que je ne m’expliquais pas.
J’ai finalement flanché le lundi suivant, et à la sortie des cours, au lieu de rentrer directement à Guédiawaye, j’ai bifurqué au campus universitaire de Cheikh Anta Diop pour aller voir Thierno. Il était grand temps d’avoir une sérieuse conversation avec lui. Pour faire taire ma conscience qui me taxait de faiblarde, je me disais pour me rassurer, qu’en amour, il fallait savoir mettre son foutu orgueil dans sa poche. En longeant les sinistres couloirs menant à sa chambre, je me demandais une énième fois pourquoi je me torturais ainsi à m’accrocher à une relation dont le menu n’était composé que de disputes sur disputes. Je toquais d’un coup sec à la porte, et Amadou, son colocataire, ouvrit. Je ne l’aimais pas du tout : il collectionnait les meufs comme des timbres, et je craignais que sa lubie atteigne mon chéri. L’infidélité, n’était-elle pas une maladie contagieuse que les mecs se passaient entre eux, tel un virus ? Bref, je le saluais plutôt froidement et lui demandais :
_Moi : Thier est là ?
_Amadou : Oui, il est dedans. Vas-y, entre. Moi, je vous laisse.
Tant mieux ! Je pourrais alors tranquillement converser avec Thierno. Un sourire imperceptible éclaira son visage, à ma vue, et je me maudis de l’aimer à ce point : toutes les phrases accusatrices et sermons que je m’étais répétés en venant ici, s’étaient envolés comme par magie. Même ma rancœur et ma colère avaient décampé au profit d’une béatitude que seuls les amoureux pourraient comprendre.
_Thierno : Ouf ! J’avais vraiment cru que t’avais tourné la page de notre histoire. J’ai failli devenir fou. Pourquoi n’as-tu pas répondu à tous mes messages, Souadou ?
_Moi : Pourquoi l’aurais-je fait ? Tu ne mérites même pas que je sois venue. Ton attitude de l’autre fois est inexcusable.
_Thierno : Certes… Mais comprends-moi, ma puce, c’est la jalousie qui parlait. Toi-même tu sais que je te respecte beaucoup, c’est juste ma langue qui a fourché. Pardonne-moi, ça ne se reproduira plus.
_Moi : D’accord, mais ne me le refais plus.
Pathétique ! Je ne me reconnaissais plus. Je lui avais encore une fois pardonné facilement. En outre, je n’avais pas envie de me disputer, mais plutôt de me blottir dans ses bras. Comme s’il lisait dans mes pensées, il me prit dans ses bras, et toutes mes appréhensions disparurent à l’instant.
_Thierno : Ne m’en veux pas STP chérie, c’est juste que je t’aime trop, je ne supporte pas les mecs qui s’approchent de toi. Si je suis jaloux autant, c’est parce que je tiens beaucoup à toi. C’est évident non ?
_Moi : Ok, je le conçois. Mais je t’ai répété dix mille fois que Kéba n’est juste qu’un ami, et rien d’autre. Il faut que tu apprennes à me faire confiance, et surtout à maitriser tes paroles quand tu te fâches. Tu peux être très blessant parfois.
_Thierno : Je ferai des efforts, promis.
Rassurée, je me détendis dans ses bras, et on commença à s’embrasser passionnément. Au contact de sa bouche, je quittais la planète Terre pour sillonner d’autres. Il semblait que l’horloge mondiale s’arrêtait … Notre flirt commença à prendre des proportions inquiétantes, et j’eus la présence d’esprit d’y mettre fin avant qu’il ne dégénère. Thierno, frustré, s’était roulé en boule de l’autre côté du lit, puis me dit, en me caressant les cheveux, dans un élan d’amadouement :
_Thierno : Pourquoi ne le faisons-nous pas une bonne fois pour toutes, Souadou ?
_Moi : Pardon ? T’es sérieux, là ?
_Thierno : Bah oui ! D’ailleurs, qu’est-ce qui me prouve que tu es vierge, comme tu l’affirmes ? Que les gamins avec qui tu traînes, à l’instar de Kéba, n’ont pas déjà exploré le terrain?? Si tu m’aimes vraiment, chérie, donne-toi à moi. Prouve moi doublement que tu m’aimes, que tu m’as été fidèle pendant toute cette année de relation en restant vierge, comme tu le prétends. J’ai besoin d’être rassuré.
A suivre.
