Un bout de papier
Alix
Nous sommes assis à un bureau depuis trente minutes et je l'entends me parler tout comme écrire, mais je ne fais pas du tout attention à ce qu'il me dit. Honnêtement, je ne comprends toujours pas pourquoi il insiste pour m'aider, alors que je ne suis qu'une gamine qui a été violée et qui n'a aucune volonté ; il devrait laisser tomber.
Comme ce fameux soir, au parc, dans lequel je ne sais toujours pas pourquoi il se trouvait sur place.
Assise sur ma chaise, le plus loin possible de lui avec les bras croisés devant moi et la tête baissée, il dépose une feuille devant moi en frôlant mon bras ce qui me fait sursauter.
— Je suis désolé, dit-il en se levant, Je vais me mettre face à toi, tu te sentiras plus à l'aise.
Pitié, s’il se met devant, je vais sentir son regard posé sur moi en imaginant qu'il doit penser à ce soir-là.
— Voici quelques exercices. Je vais t'aider à les faire, m’informe-t-il en me donnant le crayon.
Voyant que je ne le prends pas, il le pose et se recule sur la chaise tout en croisant ses bras.
— Très bien, tu peux partir.
Je relève la tête surprise. Ses yeux me toisent alors qu'il fait craquer son cou, ce qui me pousse à trembler car son visage est devenu si froid.
— Je t'ai dit que tu pouvais partir, répète-t-il froidement.
Je baisse mon regard et range mon plumier avant d’attraper mon sac, je me lève et sors de la classe en courant pour rejoindre les toilettes en larmes, ne comprenant pas pourquoi il est devenu si froid avec moi. C'est lui qui m'a proposé de m'aider, mais tout cela c'est à cause de la promesse qu'on s'est faite… seulement, je ne lui ai pas demandé de la tenir. Je ne lui ai rien demandé ! Je veux juste qu'on me laisse tranquille !
Je hoquette tellement je pleure… j'ai mal dans la poitrine. Pourquoi est-ce que ça me fait si mal ?
Je ne vois que le regard froid qu'il m'a lancé quand je ferme les yeux, ne comprenant rien à ce changement d'attitude.
Derek
Je ne voulais pas la faire pleurer, mais je n'ai pas eu le choix. Il faut qu'elle comprenne qu'elle doit penser à autre chose qu'à ce qui s'est passé cette nuit-là. J’espérais qu’en l’aidant à faire des mathématiques avec moi, cela lui permettrait de se détendre un peu et de lui occuper l'esprit… malheureusement, je n'ai pas réussi.
Je ramasse les feuilles sur la table et me rends compte qu'elle a fait tomber un papier de son plumier. Celui-ci doit faire une quinzaine de centimètres avec une phrase d'écrite. Je la lis et mon cœur se serre.
« Si je veux le revoir, je dois rester en vie. »
Je sors de la classe, où je me mets à courir dans le couloir vers l'escalier. Malheureusement, je ne la vois pas, et je rebrousse chemin en rageant de lui avoir fait peur, alors que je voulais juste l'aider.
C'est là qu'elle apparaît devant moi, sortant des toilettes, sa capuche sur sa tête en me regardant ses yeux verts brillants remplis de larmes, et je ne peux me retenir de la prendre dans mes bras pour la serrer contre moi en plein milieu de ce couloir du lycée.
Entendant des pas résonner dans l'escalier, je lui attrape la main et la fais rentrer dans les toilettes d'où elle vient de sortir, je l’adosse contre la porte en espérant que ses pas ne viennent pas ici.
Ceux-ci passent et continuent leur chemin, je soupire soulagé en me rendant maintenant compte de la proximité de nos corps et de la moiteur de sa main qui est toujours dans la mienne. Elle ne bouge pas d'un pouce et alors que je me rends compte de la bêtise de mon acte, j'enlève ma main en reculant. Elle relève son regard en larme dans le mien et je fais la pire bêtise de ma vie en posant mes lèvres sur les siennes.
Je n'ai vraiment plus aucune volonté depuis que j'ai vu cette phrase, comme un mantra. Je suis conscient que je ne devrais pas franchir cette limite avec elle, mais ce regard m'attire depuis le premier jour où je l'ai croisé dans cette boîte de nuit et je veux revoir cette intensité vivante dans ses yeux verts.
Alix
Je remets ma capuche sur ma tête, je suis bien décidée rentrer chez moi. Je ne supporte plus de me voir dans ce miroir qui me renvoie toujours cette nuit et maintenant le regard froid de Derek.
Je sors des toilettes quand mes yeux croisent ses émeraudes si intenses en cet instant, me figeant totalement, et alors que mes larmes coulent sur mes joues, il fait un pas et me serre fortement dans ses bras.
Je suis figée et surprise, ne comprenant pas ce changement d'attitude si soudain, mais me sentant instantanément apaisée. Il m'attrape la main et me fait rentrer dans les toilettes en refermant la porte, mais me tenant toujours contre lui.
Nous restons un moment ainsi où je n'ose pas bouger, il est vraiment contre moi… mais je ne le crains pas.
*Trousse (Non, non pas une plume et un encrier ?)
Sa main qui tient la mienne me semble si chaude et protectrice. Soudain, il se recule en me lâchant, je relève instinctivement ma tête vers lui et là, il pose ses lèvres sur les miennes. Je n'ose pas bouger d'un cil, observant son visage si près du mien alors qu'il recule ses lèvres de ma bouche et pose son front contre la porte à coté de ma tête.
— Tu devrais sortir des toilettes avant qu'il ne sonne, fait-il en prenant la clinche de la porte en main et l'ouvrant.
Je ne réfléchis pas un instant et sors des toilettes, complètement perturbée par ce qui vient de se passer. Ce n'est qu'un baiser sur les lèvres, mais mon cœur bat tellement fort en ce moment que j'ai l'impression qu'il va sortir de ma poitrine.
Je descends l'escalier tandis qu'il sonne la fin du cours et je rentre dans les premières toilettes à l'étage en dessous, afin de m’y enfermer. Je pose la pulpe de mes doigts sur mes lèvres où quelques seconds avant, les siennes étaient posées. Je n’ai pas rêvé…
Marina
Je n'en reviens pas que le nouveau professeur de mathématique soit ce mec tatoué à moto et que le professeur de gymnastique soit celui aux yeux bleus.
Après les deux heures de gymnastique et une bonne douche pour calmer mes émotions de la matinée, je prends mon portable pour savoir où est passé Alix.
Elle a disparue du cours après avoir parlé avec le professeur et vu qu'elle n'était pas sur le banc à la fin du cours, je m'inquiète.
Je dois avouer qu'elle est devenue étrange depuis cette fameuse soirée, pas qu'elle n'ait jamais été réservée… mais là, elle s'est complètement fermée même avec moi. C'est à peine si elle me parle quand je suis chez elle, elle ne fait que dessiner les tatouages de ce motard. Et maintenant, c'est à peine si elle lui a jeté un œil pendant le cours de mathématique… d'ailleurs, elle n'est pas allée le voir à la récréation quand je lui ai dit qu’il l’appelait.
C'est la troisième fois que je lui sonne, mais c'est toujours la messagerie.
— Marina, tu viens manger avec nous ?
— Non, je dois retrouver Alix, réponds-je en sortant des vestiaires.
Je regarde dans la cour où elle ne s'y trouve pas, je décide donc de monter dans la classe où nous avons cours après le déjeuner, mais elle n’est pas là non plus.
— Merde Alix, tu es où ? m'énervé-je.
Je sors mon portable et essaye encore de la joindre alors que je croise le professeur de mathématique qui me salue… C'est encore la messagerie.
— Alix, tu es où ? On est censée manger ensemble. Réponds ! m’irrité-je.
Sur ce coup-là, elle exagère vraiment.
Alix
Je suis retournée à la maison, car je n'aurais jamais su regarder Marina dans les yeux après ce qui venait de se passer. Je n'en reviens pas moi-même, ne cessant de me demander, si c'est vraiment bien arrivé ou si j'ai rêvé les yeux ouverts.
Heureusement, ma mère travaille au restaurant donc je suis seule à la maison quand j'arrive. J'enlève mon pull, faisant tomber mon portable et je me rends compte qu'il clignote. J'ai dix appels manqués de Marina et un message. J'ai complètement oublié de la prévenir que je rentrais et lui sonne en enlevant mes chaussures.
— « Tu es où ?! »
Marina est furieuse et je ne peux pas lui en vouloir.
— Je suis rentrée, je ne me sentais pas bien.
— « Tu aurais pu me prévenir, j'ai cru que tu avais disparue comme ce soir-là. »
Mon sang se glace à cette phrase.
— « Je passerai t'amener tes cours tout à l'heure. Au fait, le professeur de mathématique a gardé ses habitudes. Il est venu à l'école en moto aussi bien que là, il est parti faire une course sur le temps de midi. Après tout, vu à la vitesse où il roule, il en serait capable. » rigole-t-elle.
Elle raccroche alors que je suis encore en train de me toucher les lèvres du bout des doigts, pensant à nouveau où ses lèvres étaient sur les miennes. Je me mets à mon bureau, je sors mon plumier de mon sac et me rends compte que le papier n'y est plus. Je retourne tout sur le banc, secoue mes cahiers… mais je ne le trouve pas.
Je réfléchis où j'aurais pu le perdre, mais le seul endroit où j'ai utilisé mon plumier est le cours de ... Mon Dieu, ne me dites pas que je l'ai perdu dans sa classe ?
Alors que je panique totalement à l'idée de l'avoir égaré là et qu'il le trouve, on sonne au parlophone.
— « Je suis bien chez mademoiselle Stevens ? J'ai un paquet pour elle à signer. »
— Je vous ouvre tout de suite, dis-je en poussant sur le bouton de la porte.
Ma mère a dû encore commander une bêtise sur le net, elle adore faire ce genre de choses… surtout quand elle reçoit sa paie.
Je retourne dans la chambre et enfile mon gilet long noir en attendant que le livreur arrive à la porte. La sonnerie retentit à la porte et je l'ouvre.
— Vous avez été plus vite que je...
Je m'arrête en découvrant que ce n'est pas le livreur, mais Derek qui me scrute de son émeraude intense.
— Je suis rassuré. Tu es bien rentrée, dit-il d’un air soulagé.
Je le regarde surprise, ne comprenant pas ce qu'il veut dire et encore moins ce qu'il fait là.
— Je vais retourner au lycée. Cela ne le ferait pas, si le prof *brossait les cours le premier jour, fait-il en souriant.
Et avant que je ne réagisse, il repart vers l'ascenseur avant de s'arrêter, il se retourne et revient vers moi en allant dans sa poche et me tendant quelque chose.
— Je crois que c'est à toi.
Je quitte son regard intense un instant et je vois dans sa main mon bout de papier que j'ai dans mon plumier, je relève mon visage vers lui gênée.
— Je suis content que tu sois restée en vie, affirme-t-il ses yeux intenses remplis de tendresse avant de repartir vers l'ascenseur.
*séchait
