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Point de vue : Inaya
— Si tu ne respectes pas les souhaits de notre patron, il y aura de graves conséquences, explique le plus grand.
— J-je suis désolée. Je… je ne comprends pas ? Mes mots tremblent, je ne peux pas les contrôler.
— Tu vas devoir rencontrer notre patron, dit sévèrement le plus petit.
— Je suis désolée… J’ai vraiment rien vu. Je le jure. J’essaie de m’expliquer.
Les deux hommes se regardent et hochent la tête. Ils se lèvent de leur siège, ce qui me fait bondir du mien.
— Ça, tu devras en discuter avec lui, dit le plus grand.
— Je peux pas.
Bien sûr que je peux pas ! Je suis pas assez stupide pour croire que je vais sortir vivante de cette histoire si je rencontre cet homme. Mais est-ce que je m’en sortirai vivante si je le rencontre pas ?
— C’est dommage. Ça se passera mal pour toi, dans ce cas, dit presque en ricanant le plus petit.
Il prend plaisir à me voir ainsi.
Je serre le stylo dans ma main avec tellement de force que je crois que je vais finir par me couper la paume.
Je n’ai plus rien à dire. Je veux pas rencontrer leur patron, parce que seul Allah sait ce qu’il me ferait.
Je les regarde partir sans dire un mot de plus. Ils tiennent leur position, obéissent à leurs ordres, et moi, je reste là, muette, paralysée par la peur.
• • •
— Bien sûr que je peux te déposer chez toi. Je croyais que tu allais jamais me le demander, sourit Caterina.
— Merci.
Pendant tout le trajet, Caterina parle d’un parent d’accueil désagréable qu’elle a dû gérer, mais je n’arrive pas à l’écouter. Mon esprit est ailleurs, tout ce que j’entends, c’est le battement assourdissant de mon cœur.
— Ça va ? me demande-t-elle quand on arrive chez moi.
Je sors de ma transe.
— Ouais… je crois… J’arrête pas de penser à comment le fait d’avoir vu une telle violence pourrait—
Caterina pose une main sur mon épaule.
— Tu te fais des idées ! T’inquiète pas ! Quelles sont les chances qu’ils sachent vraiment à quoi tu ressembles si tu étais aussi loin ?
C’est justement ce que je comprends pas. Comment ils m’ont trouvée ?
Je la remercie de m’avoir déposée et je lui fais un signe de la main pendant qu’elle s’éloigne.
Je remarque alors un SUV noir garé dans l’allée de la maison.
« Si tu ne respectes pas les souhaits de notre patron, il y aura de graves conséquences. »
Ses mots résonnent encore dans ma tête.
Je m’avance lentement vers la maison, et en passant près de la voiture, je ne vois absolument rien à travers les vitres. C’est encore plus sombre que la plupart des autres véhicules. Comme si quelqu’un avait collé du papier opaque pour tout dissimuler.
J’ouvre la porte de la maison, et la peur s’abat sur moi comme un coussin plaqué contre ma bouche et mon nez. Il y a juste assez d’air qui passe pour que mon corps continue de fonctionner, mais c’est tout aussi paralysant.
— Assalamou alaykoum…
— Wa alaykoum salam, Inaya. On est dans le salon, m’appelle ma tante. Il y a quelque chose d’étrange dans sa voix.
Quand j’arrive dans le salon, mes pires craintes se confirment. J’ai la nausée.
Les deux hommes.
Ils sont là,
Dans le salon de la maison où je vis.
— T’es sûr que c’était elle ? demande Mehar, la voix tremblante.
— On est certains. On a des images de vidéosurveillance pour le prouver, hoche le plus petit.
Quoi ? Qu’est-ce qu’ils racontent ?
Mon oncle me regarde avec dégoût, Haraz détourne même pas les yeux vers moi alors que Mehar a les larmes qui lui coulent sur le visage. Le visage de ma tante est rempli de déception triste.
— Qu’est-ce qui se passe ? je demande à voix basse.
— Ces policiers vont t’expliquer, répond mon oncle, furieux.
Des policiers ? C’est là que je remarque leurs uniformes. Même si je hurlais que ce sont des imposteurs, qui me croirait ?
— Mademoiselle Habib, tu es placée en garde à vue pour suspicion d’homicide involontaire, déclare le plus grand.
L’angoisse m’envahit comme un frisson glacial, gelant mon cerveau. Dans cet état figé, une seule pensée me traverse l’esprit : le foyer que j’ai tant essayé de préserver vient d’être détruit en quelques secondes.
Et évidemment, il fallait que ce genre de chose n’arrive qu’à moi.
Mon souffle se bloque dans ma gorge et je m’effondre au sol.
— Non, non, non. J-j’ai tué p-personne. Vous pouvez pas m-mentir comme ça. P-pitié, j’ai rien v-voulu voir—j’ai même p-pas vu c-ce qui s’est passé…
— Emmenez-la. On veut rien avoir à faire avec ça. On n’a aucun lien avec elle, messieurs les agents. On l’a ramassée dans la rue, elle est même pas légalement à nous, crache mon oncle, chaque mot comme une lame dans mon cœur.
Les deux hommes hochent la tête en même temps.
— On va s’en occuper, alors, dit l’un d’eux.
Ils me font signe d’avancer vers la porte et je suis tellement engourdie que je proteste même pas.
Je jette un dernier regard à la seule famille qu’il me reste et je supplie :
— Pitié, croyez-moi.
— Abbu, si jamais elle mentait pas… dit soudain Haraz. Peut-être qu’on devrait regarder les images avant de la laisser partir.
— Exactement ! Inaya ferait même pas de mal à une mouche ! hurle Mehar.
— Silence, tous les deux ! Il y a des preuves vidéo, si les autorités disent qu’il y a des preuves, alors il y en a. On ne peut plus avoir aucun lien avec elle, dit mon oncle en partant dans la direction opposée, sans même un mot d’adieu.
— Je sais que t’as rien fait, Inaya. Je le sais ! pleure Mehar.
Haraz acquiesce derrière elle.
