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Chapitre 2 : Bureau 1204

8h02.

Ella était en retard de deux minutes.

Elle n’avait pas dormi.

Le dossier sur ses genoux pesait une tonne. Les rapports de police, les relevés bancaires, les échanges de mails — tout criait une seule chose : elle s’était trompée.

Genève. 14 mars. 18h42.

Adrien Valeur ne pouvait pas signer un contrat à Lyon le même jour.

Sauf s’il avait inventé la téléportation.

La porte du 12e étage glissa sans bruit.

Le silence ici n’avait rien à voir avec celui du rez-de-chaussée. Pas de claviers, pas de conversations chuchotées. Juste le bourdonnement discret de la clim et le reflet de la ville sur le verre.

Bureau 1204.

La porte était entrouverte.

Elle entra.

Il était déjà là. Debout devant la baie vitrée, une tasse de café noir à la main.

Il ne se retourna pas.

« En retard, » dit-il.

« Les ascenseurs sont lents, » répondit-elle.

Mensonge. Elle avait pris les escaliers pour gagner du temps. Et pour se donner du courage.

Il posa la tasse.

« Asseyez-vous, Mlle Moretti. »

Elle s’assit. Face à lui. Le dossier entre eux deux comme un mur.

« Alors ? » dit-il.

« Vous avez vérifié ? »

Ella ouvrit le dossier. Poussa la photo de Genève vers lui.

« Vous étiez à l’hôtel Beau-Rivage à 18h42.

Mon article dit que vous avez signé à Lyon à 19h00. »

Il ne regarda même pas la photo.

« Et ? »

« Et ça veut dire que ma source a menti. »

Le mot avait un goût de cendre dans sa bouche.

« Et que Thomas… Thomas est mort pour rien. »

Le silence qui suivit fut pire que des cris.

Il ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, il n’y avait plus rien dedans.

Juste du verre froid.

« Vous avez mis deux ans à le comprendre, » dit-il doucement.

« Moi, ça m’a pris deux jours. »

Ella serra les poings sous la table.

« Pourquoi vous ne l’avez pas dit tout de suite ?

Pourquoi attendre cinq ans ? »

Il se pencha en avant.

« Parce que si j’avais crié au complot dès le début, personne ne m’aurait cru.

J’étais le fils riche, l’héritier arrogant. Le coupable idéal.

Il me fallait des preuves. Des noms.

Et ça, ça prend du temps quand tout le monde veut vous voir couler. »

« Et maintenant vous les avez ? »

Il hocha la tête.

« Quelques-uns. Pas tous.

La source qui vous a menti s’appelle Julien Morel.

Ancien CFO du groupe. Viré par mon père six mois avant le scandale.

Motif : détournement. »

Ella sentit le sol se dérober.

Julien Morel.

Elle avait vérifié son casier. Rien de grave.

Elle n’avait pas vérifié son compte en banque.

« Il est où, maintenant ? » demanda-t-elle.

« Disparu, » dit Adrien.

« Depuis trois ans.

Mais il a laissé des traces. Et ces traces mènent à quelqu’un d’autre. »

Il sortit une clé USB de son tiroir. La posa devant elle.

« Tout est là. Comptes offshore, enregistrements, photos.

Votre travail, si vous l’acceptez, est de vérifier.

De croiser.

De publier seulement si c’est vrai. »

Ella ne toucha pas à la clé.

« Pourquoi moi ?

Vous pouvez engager n’importe qui. »

Il la regarda comme si la réponse était évidente.

« Parce que c’est votre nom en bas de l’article qui a tout déclenché.

Parce que si on publie ça, il faut que ce soit vous qui le signiez.

Pour que le monde comprenne que même les journalistes se trompent.

Et qu’ils ont le courage de le dire. »

C’était intelligent. Trop intelligent.

C’était aussi de la manipulation pure.

« Et si je refuse ? »

« Alors je publie moi-même, » dit-il.

« Sans contexte. Sans nuance.

Et vous passerez pour celle qui a couvert un détourneur pendant cinq ans. »

Chantage.

Toujours du chantage.

Ella prit la clé USB.

Ses doigts frôlèrent les siens.

Froid. Comme la première fois.

« Vous jouez sale, Adrien, » dit-elle à voix basse.

Il ne corrigea pas le vouvoiement qu’elle venait de briser.

« Je joue pour gagner, Ella.

Vous devriez essayer. »

Son prénom dans sa bouche fit quelque chose à son estomac.

Quelque chose de dangereux.

Elle se leva.

« Je lis ça.

Je vérifie.

Si c’est faux, je pars. Et je vous détruis avec. »

« Marché conclu, » dit-il.

« Bureau à côté. Porte vitrée. Vous avez accès 24/7.

Et Ella… »

Elle s’arrêta à la porte.

« Ne mangez pas seule.

On déjeune ensemble à 13h.

On a beaucoup à rattraper. »

Elle ne répondit pas.

Elle sortit avant de faire quelque chose d’idiot.

Comme lui crier dessus.

Ou l’embrasser.

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Le bureau à côté était plus petit, mais identique.

Vue sur la ville, bureau en verre, silence.

Sur le mur, une seule photo encadrée.

Thomas Valeur, 24 ans. Sourire éclatant. Bras autour des épaules d’Adrien.

Avant.

Ella posa la clé USB.

Elle ouvrit le premier fichier.

Deux heures plus tard, elle comprenait trois choses :

1. Julien Morel avait bien menti.

2. L’argent détourné n’était jamais allé chez Adrien.

3. Quelqu’un au conseil d’administration couvrait tout ça depuis le début.

Et cette personne venait d’envoyer un mail.

Objet : _« Ne creuse pas, Moretti. »_

Envoyé à 11h47.

Depuis l’adresse interne de _L’Écho_.

Quelqu’un ici savait.

Quelqu’un ici avait peur.

Ella referma l’ordinateur.

Son cœur battait trop vite.

À 13h, elle aurait le déjeuner avec Adrien.

À 13h01, elle allait lui dire qu’ils n’étaient plus seuls dans cette histoire.

Elle se leva pour aller boire un café.

Et elle percuta quelqu’un dans le couloir.

« Désolé, » dit une voix masculine.

Elle leva les yeux.

C’était le nouveau stagiaire photo.

Jeune. 22 ans. Sourire nerveux.

Et dans sa main, un téléphone ouvert sur l’article de l’époque.

Le sien.

« Vous… vous êtes Mlle Moretti, c’est ça ? » dit-il.

« Je lisais votre enquête. C’était… impressionnant. »

Ella sourit poliment.

« Merci. »

Il baissa les yeux.

« Dommage que ce soit plein de mensonges. »

Le sol manqua sous ses pieds.

Il le dit sans méchanceté.

Comme s’il récitait un fait.

« Qu’est-ce que vous venez de dire ? »

Il réalisa trop tard.

« Euh… rien. Je plaisantais. »

Mais ses yeux fuyaient.

Vers la porte de sortie.

Vers la sortie de secours.

Ella attrapa son bras.

« Qui t’a dit ça ? »

Il pâlit.

« Je dois y aller. M. Vales m’attend. »

M. Vales.

Pas Adrien.

M. Vales.

Il se dégagea et partit en courant vers l’ascenseur.

Ella resta seule dans le couloir vide.

La clé USB brûlait dans sa poche.

Quelqu’un ici jouait un double jeu.

Et il venait de faire une erreur.

Il était 12h58.

Deux minutes avant le déjeuner.

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