Chapitre 1 : Le Rachat
La salle de rédaction sentait le café froid et la peur.
Personne ne parlait fort. Personne ne riait.
Depuis une heure, un mail circulait en interne : _Réunion d’urgence. 15h. Salle de conf._
Pas de signature. Pas d’explication. Juste ça.
Ella Moretti posa son stylo. Elle savait.
Elle le savait depuis le mail anonyme reçu ce matin :
_« Tu as tué deux vies. Il revient. »_
Elle avait failli le jeter à la corbeille.
Mais le ton… le ton lui avait glacé le sang.
« Moretti. »
La voix de Marc, le rédac-chef, la fit sursauter.
« Tu viens ? Ils sont là. »
Elle hocha la tête. Mains moites.
Elle prit son carnet quand même. Vieille habitude.
Si c’était un enterrement, elle prendrait des notes.
La salle de conférence était pleine.
Trop pleine. Toute la rédaction, les RH, la compta.
Et devant la baie vitrée, de dos, un homme en costume noir.
Il ne se retourna pas quand la porte s’ouvrit.
Il regardait Lyon sous la pluie, comme s’il en possédait chaque néon.
« Asseyez-vous, » dit Marc, la voix trop haute.
« Je vous présente M. A. Vales. Le nouveau propriétaire de _L’Écho_. »
Le silence fut total.
Ella sentit son cœur rater un battement.
A. Vales.
Pas Adrien Valeur.
Mais c’était lui.
Cinq ans.
Cinq ans et il avait à peine changé.
Plus grand. Plus dur. Les traits tirés par quelque chose qui n’était pas l’âge.
Le costume sur mesure ne cachait pas la façon dont il se tenait : comme un homme prêt à frapper.
Il se retourna enfin.
Ses yeux la trouvèrent immédiatement.
Au fond de la salle.
Comme s’il n’y avait qu’elle.
Aucune surprise.
Aucune haine visible.
Pire. De la curiosité.
Comme si elle était un dossier qu’il n’avait pas fini de lire.
« Bonjour, » dit-il. Sa voix était plus grave. Plus lente.
« Merci d’être venus. Je vais être bref. »
Il fit deux pas vers la table.
« J’ai racheté _L’Écho de Lyon_ hier soir. Montant symbolique. Un euro.
Le journal était à l’agonie. Trop de dettes, pas assez de lecteurs. »
Murmures.
Un euro.
Pour un journal de 40 ans d’histoire.
« Ma première décision, » continua-t-il, « est de garder l’équipe.
Pas par bonté. Par efficacité. Vous connaissez le terrain. »
Soulagement collectif.
Sauf pour Ella.
« Deuxième décision, » dit-il, et son regard revint vers elle, « Mlle Moretti. »
Son nom claqua dans la pièce.
Tout le monde se tourna.
Elle se redressa. Mentir n’était pas une option.
Fuir non plus.
« Vous, » dit-il lentement, « écrivez bien. »
Un murmure approbateur parcourut la salle.
Ella avait remporté deux prix l’an dernier.
« Dommage, » ajouta-t-il, « que vous écriviez des mensonges. »
Le silence retomba, plus lourd.
Le sang monta aux joues d’Ella.
« Excusez-moi ? »
Il sourit. Un mouvement à peine. Dangereux.
« À partir de lundi, vous écrivez pour moi.
Vous serez ma rédactrice personnelle. Bureau au 12e étage. Accès à tous les dossiers. »
« Je refuse, » répondit-elle sans réfléchir.
Un rire bas. Pas amusé.
« Vous ne pouvez pas. »
« Je suis journaliste, pas attachée de presse. »
« Vous êtes journaliste, » dit-il en s’approchant d’un pas, « parce que vous aimez creuser.
Alors creusez.
Vous me devez ça. »
« Je ne vous dois rien, » dit-elle, la voix tremblante de rage.
« Sauf si vous avez des preuves que mon article était faux.
Vous en avez ? »
Il s’arrêta à deux mètres d’elle. Assez près pour qu’elle sente l’odeur de son eau de Cologne.
Bois de cèdre et quelque chose de froid. Comme l’acier.
« Pas encore, » dit-il.
« Mais vous allez m’aider à les trouver. »
« Et si je refuse ? »
« Alors je vends le journal.
Je licencie tout le monde.
Et je publie moi-même ce que j’ai sur vous, Mlle Moretti. »
Un frisson lui parcourut l’échine.
Il avait quelque chose.
Il bluffait ?
Elle ne pouvait pas prendre le risque.
Autour d’elle, ses collègues la regardaient. Certains avec pitié. D’autres avec soulagement.
Elle était le problème. Elle était le sacrifice acceptable.
« Vous êtes un salaud, » dit-elle assez bas pour que seul lui entende.
Il se pencha légèrement.
« Et vous êtes une menteuse, Mlle Moretti.
On va bien s’entendre. »
Il se redressa, fit face à la salle.
« La réunion est terminée. Mlle Moretti, mon bureau. Maintenant. »
Il sortit sans attendre de réponse.
Ella resta assise deux secondes de trop.
Puis elle se leva.
Marc l’attrapa par le bras dans le couloir.
« Ella, fais attention. Ce type… il a des avocats qui font peur.
Fais ce qu’il dit. Pour l’instant. »
Elle arracha son bras.
« Je ne suis pas une marionnette. »
« Non, » dit Marc doucement.
« Mais tu es virée si tu refuses.
Et on a tous besoin de ce job. »
Elle monta au 12e étage sans répondre.
Le bureau était vide. Immense. Vue sur toute la ville.
Un bureau en verre, une chaise en cuir noir. Rien d’autre.
Comme s’il venait d’emménager. Comme s’il n’avait pas l’intention de rester.
La porte s’ouvrit derrière elle.
« Asseyez-vous, » dit-il.
Elle resta debout.
« Vous perdez du temps, » dit-il en s’asseyant derrière le bureau.
« Moi, non. »
Il ouvrit un dossier. Le posa devant elle.
Dedans : l’article. Son article. Surligné en rouge.
Annotations dans la marge. Écriture qu’elle ne reconnaissait pas.
« Page 3, paragraphe 2, » dit-il.
« Vous dites que j’ai signé le contrat le 14 mars.
J’étais à Genève ce jour-là. Preuve à l’appui. »
Ella prit le dossier. Mains tremblantes.
Genève.
Elle se souvenait. Sa source avait juré que c’était une couverture.
« Vous avez vérifié ? » demanda-t-elle, la voix plus faible.
« Je l’ai fait pour vous.
Vous non. »
Elle releva les yeux.
Il ne triomphait pas. Il ne se moquait pas.
Il avait l’air… fatigué. Comme un homme qui attendait cette conversation depuis cinq ans.
« Qui était votre source ? » demanda-t-il.
Elle serra le dossier contre elle.
« Je ne révèle jamais mes sources. »
« Même si elle vous a menti ?
Même si elle a tué mon frère ? »
Le mot frappa comme une gifle.
Son frère.
Thomas.
Mort dans l’accident, une semaine après la publication.
« Je… je ne savais pas, » dit-elle. C’était vrai.
« Je ne savais pas pour Thomas. »
« Non, » dit-il. « Vous saviez juste que l’article ferait la Une.
Vous saviez juste que ‘Valeur’ dans le titre, ça vend. »
Elle recula d’un pas.
« Vous n’avez pas le droit de me parler comme ça. »
« J’ai tous les droits maintenant, » dit-il.
Il se leva.
« Vous avez deux choix, Mlle Moretti.
Un : vous démissionnez. Je publie ce que j’ai sur vous. Et on en parle plus.
Deux : vous restez. Vous enquêtez avec moi.
Et on trouve qui a menti. »
Elle regarda la ville sous la pluie.
Son journal. Son métier. Sa réputation.
Tout tenait à un fil.
« Et si je trouve que vous êtes coupable quand même ? » demanda-t-elle.
Il sourit. Pour de vrai, cette fois.
Un sourire qui ne touchait pas ses yeux.
« Alors vous publiez, » dit-il.
« Et vous me détruisez.
Encore une fois. »
Il contourna le bureau.
« Vous avez jusqu’à demain matin pour décider.
Bureau 1204. Ne soyez pas en retard. »
Il passa à côté d’elle.
Assez près pour que son épaule effleure la sienne.
« Et Mlle Moretti ? »
Il s’arrêta.
« N’essayez pas de fuir.
Je vous retrouverai. »
La porte se referma.
Ella resta seule, le dossier contre sa poitrine, le cœur battant trop vite.
Dehors, la pluie redoublait.
Et quelque part dans la ville, un homme attendait qu’elle choisisse.
Elle ouvrit le dossier à la page 3.
*Genève. 14 mars. 18h42. Hôtel Beau-Rivage.*
Une photo. Floue, mais c’était bien lui.
Sortant de l’hôtel, parapluie à la main.
Elle ferma les yeux.
Si c’était vrai…
Si elle s’était trompée…
Alors tout ce qu’elle avait cru n’était qu’un mensonge.
Et le pire, c’était que c’était son mensonge.
La porte du bureau s’entrouvrit à nouveau.
« J’ai oublié de vous dire, » dit sa voix dans son dos.
Elle ne s’était pas retournée.
« Je ne pardonne pas, Mlle Moretti.
Mais j’aime les défis. »
La porte se referma.
Ella resta immobile longtemps.
Puis elle prit son téléphone.
Et envoya un message à son seul contact restant dans la police :
_« J’ai besoin de tout sur Thomas Valeur. Accident du 21 mars. Maintenant. »_
La partie commençait.
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