chapitre 5
CHAPITRE 5 : La tentative de fuite
Propriété De Santis – J+4, 3h15
Giulia attendit le bon moment.
Elle avait appris à repérer les rouages de sa prison. Les gardes changeaient toutes les quatre heures. La porte métallique était déverrouillée trois fois par jour : pour les repas, pour la douche (surveillée, rideau tiré mais présence dans la pièce), et pour la promenade quotidienne de dix minutes.
Il y avait toujours un garde. Toujours le même couloir. Toujours les mêmes codes.
Elle avait compté. Entre le moment où le garde entrait avec le plateau du petit-déjeuner et celui où il ressortait, il y avait sept secondes pendant lesquelles la porte restait ouverte et lui avait le dos tourné.
Sept secondes.
C'était peu. Mais c'était tout ce qu'elle avait.
Ce matin-là, à 3h15, elle ne dormait pas. Elle était habillée sous ses draps — son jean, son t-shirt, ses baskets. Elle avait caché une fourchette sous l'oreiller, aiguisée pendant deux nuits contre le bord en pierre de la salle de bain.
Elle n'avait pas de plan précis. Sortir du sous-sol. Trouver un téléphone. Appeler la police. Sofia. N'importe qui.
Elle entendit les pas dans le couloir. Un garde — pas Enzo, un autre, un nouveau. Ses chaussures claquaient plus fort. Il sifflotait.
La clé tourna dans la serrure.
La porte s'ouvrit.
La lumière du couloir envahit la pièce. Le garde posa le plateau sur la table — café, biscottes, beurre — et se retourna pour partir.
Maintenant.
Giulia bondit du lit, silencieuse comme une ombre. Elle glissa entre le garde et la porte, passa la tête dans le couloir.
La fourchette dans une main. Le manche pointé vers l'avant comme une dague.
Elle courut.
3h18 – Les couloirs
Le couloir était long, blanc, éclairé toutes les trois mètres par des appliques murales. Des portes partout. Aucune fenêtre.
Où était la sortie ?
Elle tourna à droite, puis à gauche, puis encore à droite. Son cœur cognait si fort qu'elle n'entendait plus ses pas.
Derrière elle, un cri.
— ELLE S'EST ÉCHAPPÉE !
Le garde. Il avait déjà donné l'alerte.
Giulia accéléra. Ses baskets glissaient sur le marbre. Elle aperçut un escalier, le dévala sans réfléchir, se retrouva dans une cuisine immense — professionnelle, en inox, digne d'un restaurant étoilé.
Une fenêtre.
Elle fonça vers elle, attrapa la poignée, tira.
Fermée. Verrouillée.
Elle saisit une chaise en métal, la balança contre la vitre.
La chaise rebondit. Le verre ne bougea pas. Double vitrage. Renforcé.
— PUTAIN !
Elle chercha une autre issue. Une porte de service. Un cellier. Quoi que ce soit.
Elle trouva une porte, l'ouvrit — et tomba sur Enzo.
Il se tenait là, bras croisés, visage impassible. Derrière lui, deux gardes. Derrière les gardes, un escalier de service ouvert sur l'extérieur. L'air frais de l'aube. La liberté à quinze mètres.
— Rentre, Giulia, dit Enzo calmement.
— Laissez-moi passer.
— Tu sais que je ne peux pas.
Elle brandit la fourchette. Ses mains tremblaient si fort que la pointe dansait.
— Je ne plaisante pas. Laissez-moi passer ou je vous plante ça dans le cou.
Enzo la regarda sans peur, presque avec douceur.
— Non, tu ne le feras pas. Et même si tu le faisais, tu ne t'en sortirais pas. Il y a vingt hommes armés dans cette propriété. Tu n'iras pas plus loin que ce palier.
Giulia sentit les larmes monter. De rage. De désespoir. De honte.
— Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi vous obéissez à un malade ?
— Parce qu'il m'a sauvé la vie, répondit Enzo simplement. Et parce que si tu continues à courir, ce ne sont pas moi qu'il enverra la prochaine fois.
Au loin, un bruit de pas. Plus lents. Plus lourds. Plus terribles.
Enzo pâlit.
— Il arrive. Rentre. Je t'en supplie.
Giulia regarda l'escalier. L'air frais. La rue invisible.
Puis elle entendit sa voix.
— Giulia.
Derrière elle. Pas devant. Il était passé par une autre porte, l'avait contournée, et maintenant il se tenait dans l'encadrement de la cuisine.
Matteo.
Il portait un peignoir noir, ses pieds étaient nus, ses cheveux encore humides. Comme s'il s'était levé en urgence. Comme s'il avait couru, lui aussi.
Son visage était calme. Trop calme.
— Tu voulais sortir ?
Giulia serra la fourchette.
— Laissez-moi partir. Je ne dirai rien à la police. Je disparaîtrai. Vous ne m'entendrez plus jamais.
Matteo inclina la tête. Un geste lent, presque aimable.
— Tu me demandes de te laisser partir. Après quatre jours. Après avoir mangé ma nourriture, dormi dans mes draps, marché dans mon jardin.
— Ce n'est pas à vous. Rien de tout ça n'est à vous.
— Tout est à moi, Giulia. Et toi aussi.
Il fit un pas.
Elle recula d'un pas.
Il en fit un autre.
Elle recula encore. Son dos heurta le plan de travail en inox.
— Tu ne me feras pas de mal avec ça, dit-il en désignant la fourchette. Tu n'en as pas la force. Tu n'en as pas l'instinct. Tu es gentille, Giulia. C'est pour ça que je te veux.
— Je vous hais.
— Je sais. Mais la haine, ça passe. La fascination, non.
Il fut devant elle en une seconde. Lui arracha la fourchette des mains sans même la regarder. La jeta dans l'évier.
Puis il attrapa son poignet. Serré. Pas assez pour faire mal. Assez pour l'immobiliser.
— Tu as tenté de fuir, dit-il froidement. Tu sais ce que ça signifie ?
— Que vous allez me tuer ?
— Non. Je ne te tuerai jamais. Tu es trop précieuse pour ça. Mais une leçon… une leçon est nécessaire.
Il la tira hors de la cuisine. Giulia trébucha, se rattrapa de justesse. Il la traîna dans le couloir, escalier après escalier, jusqu'à une partie de la propriété qu'elle ne connaissait pas.
Sous-sol. Encore plus profond.
Une porte noire.
Matteo l'ouvrit.
3h35 – La pièce noire
L'obscurité était totale.
Pas une lumière. Pas une fissure. Pas un souffle d'air.
Matteo la poussa à l'intérieur. Elle tomba sur un sol en béton froid.
— Tu vas rester ici, dit-il depuis le seuil. Sans lumière. Sans eau. Sans compagnie. Vingt-quatre heures. Après, on verra si tu as encore envie de fuir.
— Vous ne pouvez pas… commença Giulia.
— Je peux tout, Giulia. Rappelle-toi. Je suis le roi.
La porte se referma.
Le noir devint absolu.
Giulia entendit ses propres sanglots avant même d'avoir décidé de pleurer. Elle les étouffa avec sa main, se recroquevilla en boule contre le mur.
Pas de lumière. Pas de bruit. Pas de temps.
Les minutes s'étirèrent en heures. Ou peut-être que non. Peut-être que cela faisait dix minutes seulement, ou trois jours. Elle n'avait aucun moyen de le savoir.
L'obscurité jouait des tours à son esprit. Des ombres qui n'existaient pas. Des voix. Un rire d'enfant.
Maman.
Sa mère. Sur son lit d'hôpital. Ses doigts amaigris serrant les siens. « Sois forte, ma Giulia. Le monde sera dur avec toi. Sois plus dure. »
Elle n'avait pas été dure. Elle avait fui. Le travail, les hommes, la vie. Elle s'était cachée dans la médiocrité, la discrétion, l'invisibilité.
Et maintenant elle était là. Dans le noir. À la merci d'un homme qui la voulait comme on veut un objet.
Mais elle n'était pas un objet.
Elle était Giulia Moreno. Fille de personne. Petite serveuse au grand cœur.
Et elle ne mourrait pas ici.
Elle se releva. À tâtons, elle explora la pièce. Un mètre sur deux. Vide. Un radiateur froid. Une bouche d'aération trop petite pour y passer.
Elle s'assit dos au mur, face à la porte, les bras autour de ses genoux.
Vingt-quatre heures, avait dit Matteo. Vingt-quatre heures.
Elle les ferait. Et après, elle ne fuirait plus.
Elle se battrait.
Le lendemain, 3h40
La porte s'ouvrit.
La lumière du couloir éblouit Giulia. Elle cligna des yeux, vit une silhouette immense encadrée dans la clarté.
Matteo.
Il la regarda. Toujours en peignoir, toujours pieds nus. Ses yeux parcoururent son corps recroquevillé, ses mains sales, son visage pâle et strié de larmes séchées.
— Tu as tenu, dit-il. Je ne pensais pas.
— Vous n'avez rien compris, articula-t-elle d'une voix cassée.
— À quoi ?
Elle se leva. Lentement. Ses jambes tremblaient, mais elle se tint droite.
— Je ne fuis plus. Je vais rester. Je vais manger votre nourriture, dormir dans vos draps, marcher dans votre jardin. Et je vais apprendre. Chaque secret. Chaque faiblesse. Et un jour… un jour, ce sera vous qui supplierez.
Il y eut un long silence.
Puis Matteo sourit.
Pas un sourire dangereux. Pas un sourire moqueur.
Un sourire lumineux. Presque heureux.
— Voilà, murmura-t-il. La braise. Je savais qu'elle était là.
Il s'écarta pour la laisser sortir.
— Bienvenue chez toi, Giulia. Pour de bon, cette fois.
Elle le dévisagea, traversa le seuil sans un mot.
Dans sa tête, la promesse silencieuse :
Tu vas payer, Matteo De Santis. Pour chaque seconde de noir. Pour chaque larme. Je te le jure.
Mais même en faisant ce serment, son cœur battait trop vite.
Et elle ne savait plus si c'était de haine… ou de désir.
