chapitre 4
CHAPITRE 4 : Une première fissure
Propriété De Santis – J+2, 14h30
Le deuxième jour, le silence devint une arme.
Matteo ne vint pas.
Giulia passa la matinée à faire les cent pas, à compter les lattes du parquet (cent quarante-trois), à lire la quatrième de couverture de Crime et Châtiment sans en comprendre un mot. On lui apporta le déjeuner – une soupe de potiron, un verre de vin blanc – qu'elle laissa refroidir.
Elle écouta.
Des bruits sourds au-dessus. Des pas. Des voix étouffées. Parfois un éclat de rire, grave, masculin. Matteo vivait au-dessus d'elle, et elle ne pouvait pas le voir.
À 14h32, la porte s'ouvrit.
Ce n'était pas lui.
Enzo entra, les bras chargés de draps propres. Il les posa sur la chaise sans un mot, se retourna pour sortir.
— Attendez, fit Giulia.
Il s'arrêta. Ne se retourna pas.
— Pourquoi moi ?
Il y eut un long silence. Enzo sembla peser ses mots, ou peser la permission de les prononcer.
— Je ne devrais pas vous parler.
— Il n'est pas là. Vous pouvez le dire. Pourquoi est-ce qu'il m'a choisie, moi ?
Enzo se retourna à demi. Son profil balafré était dur, mais ses yeux – ses yeux étaient étrangement humains.
— Ce n'est pas vous qu'il a choisie, murmura-t-il. C'est ce que vous représentez.
— Et qu'est-ce que je représente ?
Il la regarda. Vraiment. Comme on regarde quelqu'un qu'on est sur le point de plaindre.
— La rédemption, dit-il. Et il n'y a rien de plus dangereux qu'un homme qui croit pouvoir être sauvé.
Il sortit. La porte se verrouilla.
Giulia resta figée au milieu de la pièce, le mot tournant dans sa tête comme une lame dans une plaie.
Rédemption.
Elle ne voulait sauver personne. Elle voulait juste sortir.
17h45 – Le jardin secret
Une heure plus tard, on vint la chercher.
Pas Enzo. Un autre garde, plus jeune, moins fermé. Il ouvrit la porte et dit simplement.
— Promenade. Dix minutes. Le patron a dit que vous aviez besoin d'air.
Giulia n'attendit pas la permission. Elle traversa les couloirs, monta les escaliers, émergea enfin.
Le jardin était une explosion verte au cœur de la propriété. Oliviers centenaires, fontaine en pierre, bougainvilliers en feu. Et au bout de l'allée, dos à elle, les mains dans les poches de son pantalon noir – Matteo.
Il ne se retourna pas quand elle arriva.
— Je pensais que vous ne veniez pas, dit Giulia.
— Je pensais que tu m'aurais frappé.
— J'y ai pensé.
— Pourquoi tu ne l'as pas fait ?
Elle s'approcha. Lentement. Chaque pas était une petite victoire sur la peur.
— Parce que ce n'est pas comme ça que je sortirai d'ici.
Matteo tourna la tête. Le soleil couchant découpait son visage en ombres et lumières, le rendait presque beau. Presque humain.
— Tu ne sortiras pas, Giulia.
— Si. Et vous le savez. Vous ne pouvez pas me garder éternellement. Un jour, vous vous lasserez. Un jour, vous trouverez une autre obsession. Et ce jour-là, je partirai.
Il se retourna complètement. Le regard fixe. Intense.
— Et si je ne me lasse jamais ?
Le vent souleva une mèche de cheveux sur son front. Giulia sentit son cœur faire une chose stupide : un bond. Une chaleur. Une trahison.
Elle détourna les yeux.
— Pourquoi vous m'avez amenée ici ? demanda-t-elle. La vérité. Pas vos histoires de fascination et de rédemption. La vraie raison.
Matteo resta silencieux un long moment. Il regarda la fontaine, l'eau qui tombait, les poissons rouges qui tournaient en rond.
— La semaine dernière, dit-il enfin, j'ai tué un homme.
Giulia retint son souffle.
— Il m'avait trahi. Vendu des informations à un cartel rival. Je l'ai fait venir dans mon bureau, je lui ai posé trois questions, et quand il a menti… je l'ai abattu. Froidement. Sans colère. Sans haine.
Il marqua une pause.
— Après, je suis rentré chez moi. Je me suis assis dans le noir. Et j'ai senti… rien. Absolument rien. Pas de remords. Pas de fierté. Pas de tristesse. Rien.
Il se tourna vers elle. Ses yeux gris brillaient étrangement.
— Le lendemain, je suis allé dîner à Séville. Et je t'ai vue. Et pour la première fois depuis des années… j'ai senti quelque chose.
Giulia ouvrit la bouche, la referma. Il n'y avait pas de violence dans ses mots. Juste une vérité brute, presque enfantine.
— Vous avez tué un homme, dit-elle lentement. Et vous voulez que je sois votre… votre médicament ?
— Je veux que tu sois à moi.
— Ce n'est pas la même chose.
— Si. Pour moi, si.
Il fit un pas vers elle. Giulia recula. Pas de peur – d'instinct. Il était trop grand, trop proche, trop tout.
— Vous êtes malade, articula-t-elle.
— Je sais.
— Vous avez besoin d'un psy, pas d'une serveuse séquestrée.
— Je sais.
— Alors pourquoi vous ne me relâchez pas ?
Matteo s'arrêta. Le soleil avait presque disparu, ne laissant qu'une bande orange à l'horizon. Son visage plongea dans l'ombre.
— Parce que sans toi, je ne ressens rien. Et avec toi… je sens trop. C'est horrible. C'est douloureux. Mais c'est vivant. Et je n'avais pas réalisé à quel point j'étais mort avant de te voir.
Il tourna les talons et s'éloigna vers la maison.
— Promenade terminée. Ramenez-la en bas, ordonna-t-il au garde sans se retourner.
Giulia le regarda disparaître dans la pénombre.
Et pour la première fois, elle ne vit pas un monstre.
Elle vit un homme seul, tellement seul qu'il avait dû enlever une fille pour se rappeler ce que ça faisait d'être humain.
La pitié, pensa-t-elle en regagnant sa cellule dorée, est encore plus dangereuse que la peur.
22h10 – Sous les draps
Cette nuit-là, Giulia ne dormit pas.
Elle était allongée dans le lit immense, les draps de lin frais contre sa peau, les coussins de soie sous sa nuque. Un lit de princesse. Une cage de luxe.
Elle repensa à ses mots : sans toi, je ne ressens rien.
Et si c'était vrai ? Et s'il était sincère ?
Et si la seule chose qui séparait Matteo De Santis de la bête, c'était elle ?
Elle se retourna, enfouit son visage dans l'oreiller.
Ce n'est pas ton problème. C'est un criminel. Un kidnappeur. Un monstre.
Mais les monstres ne parlaient pas de vide intérieur. Les monstres ne disaient pas « je me sens trop ».
Sauf si les monstres mentent.
Sauf si les monstres sont aussi des hommes.
Elle entendit un bruit dans le couloir. Des pas. Lents. Hésitants ? Non – lourds. Déterminés.
Ils s'arrêtèrent devant sa porte.
Son cœur se mit à battre si fort qu'elle crut qu'il allait traverser sa cage thoracique.
La porte ne s'ouvrit pas.
Les pas repartirent.
Mais juste avant qu'ils ne s'éloignent, elle aurait juré avoir entendu une voix – sa voix – murmurer à travers l'acier.
« Giulia. »
Rien d'autre. Juste son prénom.
Elle attendit longtemps, les yeux ouverts dans le noir, écoutant le silence.
Il est venu, pensa-t-elle. Il n'est pas entré. Mais il est venu.
Elle ne sut pas si elle devait s'en réjouir ou en avoir peur.
Les deux, sans doute.
