Chapitre 6
Je ne le rencontre même pas. Pas encore. Andrew Gibson est en voyage, quelque part à l’étranger, occupé avec ses affaires, trop important pour perdre son temps avec une simple “sélection”. Tout passe par son assistant. C’est lui qui décide. Lui qui observe. Lui qui tranche. Et moi… je suis choisie. Je me tiens droite pendant qu’il me fixe une dernière fois, comme s’il cherchait une faille, un détail qui pourrait tout faire basculer, mais je ne tremble pas, je garde ce calme que j’ai travaillé devant le miroir, ce regard doux, presque innocent, qui ne m’appartient pas vraiment mais que je porte à la perfection aujourd’hui.
— Une photo sera envoyée à monsieur Gibson, dit-il simplement.
Je hoche la tête, sans parler.
On me photographie sous plusieurs angles. Mon cœur bat fort, mais je souris légèrement, comme si tout ça était naturel, comme si j’étais exactement la femme qu’il cherchait.
Quelques minutes plus tard, l’assistant reçoit une réponse. Il regarde son téléphone. Son visage reste neutre. Puis il relève les yeux vers moi.
— C’est validé.
À cet instant précis…
Je deviens quelqu’un d’autre.
On m’installe dans la villa. Non… dans le palais. Parce que c’est clairement un palais. Immense, silencieux, luxueux au point de donner le vertige. Chaque pièce respire l’argent. Chaque détail crie le pouvoir.
Et moi… je suis au centre de tout ça.
Je souris toute seule en marchant dans les couloirs, effleurant les meubles, les rideaux, les objets précieux, comme si tout m’appartenait déjà.
Parce que dans ma tête… c’est le cas.
Les employés me regardent avec prudence. Ils ne savent pas qui je suis exactement, mais ils savent une chose : je suis celle qu’Andrew Gibson a choisie. Et ça suffit à les faire se taire. Très vite… je m’ennuie. Alors je m’amuse.
— Toi, viens ici, dis-je un matin en appelant une domestique.
Elle accourt immédiatement.
— Oui madame ?
Je la regarde de haut en bas.
— Apporte-moi du jus. Frais. Et dépêche-toi.
Elle hoche la tête et disparaît presque en courant. Un sourire étire mes lèvres. Oh oui… cette vie me plaît.
Mais ce n’est pas encore assez.
Un après-midi, je descends dans le salon. Une vieille employée est en train de nettoyer le sol, lentement, penchée, concentrée sur chaque geste. Ses mains tremblent légèrement, mais elle continue avec sérieux, comme si sa vie en dépendait. Je m’arrête. Je l’observe. Puis mon regard glisse vers la table. Du chocolat. Une idée me traverse. Et je souris. Sans dire un mot, je prends un morceau et le laisse fondre légèrement entre mes doigts avant de l’écraser doucement sous ma pantoufle. La tache s’étale.
La vieille dame ne remarque rien. Pas encore. Alors je fais un pas. Puis un autre. Je marche lentement, volontairement, laissant des traces brunes derrière moi sur le sol parfaitement propre. Une ligne bien visible. Une signature. Je traverse tout le salon. Et avant de monter les escaliers, je tourne légèrement la tête vers elle. Elle lève enfin les yeux. Son regard tombe sur les traces. Puis sur moi. Elle comprend.
— Mademoiselle… murmure-t-elle, choquée.
Je souris.
— Nettoyez.
Et je monte les escaliers, tranquillement, laissant mes empreintes partout derrière moi, jusque sur les marches, comme si c’était la chose la plus normale au monde. Mon cœur bat doucement. Pas de peur. Juste… du plaisir. Le pouvoir est une sensation incroyable. Et ce n’est que le début. Parce que bientôt… Andrew Gibson rentrera. Et quand il me verra… Je deviendrai officiellement la femme la plus enviée de toutes. Deux semaines passent et je commence sérieusement à m’ennuyer dans cette immense maison où tout est trop calme, trop propre, trop parfait, comme si je vivais dans un décor et pas dans une vraie vie. Je tourne en rond, je passe mon temps sur mon téléphone, à essayer de combler le vide, quand finalement je reçois un appel inattendu. Ce n’est pas lui directement, mais son assistant. Il m’annonce qu’Andrew souhaite me parler, qu’il s’excuse de ne pas avoir été présent, retenu plus longtemps que prévu par son travail. Je prends une voix douce, parfaitement contrôlée, et quand il me parle enfin, je réponds normalement, presque comme une femme habituée à ce genre de situation, en lui disant simplement que je m’ennuie. Je ne réfléchis même pas vraiment avant de le dire, c’est sorti tout seul, et dès que les mots franchissent mes lèvres, je sens que j’aurais peut-être dû me taire.
Andrew ne réagit pas comme je l’imaginais. Au lieu de s’agacer ou de m’ignorer, il me propose quelque chose d’encore mieux. Il me dit que je peux intégrer un poste dans son entreprise… ou poursuivre mes études dans l’une des universités les plus prestigieuses du monde, et qu’il prendra tout en charge. Absolument tout. Pendant une seconde, je regrette vraiment d’avoir ouvert la bouche, parce que maintenant, je suis coincée, je dois choisir, je ne peux pas revenir en arrière. Travailler ne m’a jamais attirée, l’idée même me fatigue déjà, alors je prends la décision la plus simple, la plus confortable. Les études. Au moins, pendant ce temps, il continuera de s’occuper de moi sans que j’aie à faire d’efforts.
Quelques jours plus tard, tout s’enchaîne très vite. Je quitte le pays, direction l’étranger, et dès mon arrivée, je comprends que je ne suis pas entrée dans n’importe quelle vie. Tout est luxueux, impeccable, irréel. L’appartement qu’on m’a donné est immense, moderne, avec une vue à couper le souffle, des meubles qui coûtent probablement plus cher que tout ce que j’ai connu jusque-là. Je prends mon téléphone, excitée, et j’appelle ma mère en vidéo pour lui montrer chaque détail, chaque pièce, chaque objet, savourant sa réaction, savourant surtout le fait que cette fois, c’est moi qui suis du bon côté.
