Chapitre 6
Cette folle. Cette malade. Elle s’est blessée exprès. Juste pour me copier. Je commence à reculer lentement.
Mon souffle devient instable. Je vois maintenant le regard des autres. La peur. Le malaise. Ils pensent vraiment que je suis dérangée.
Madame Delmont attrape immédiatement son téléphone.
— Ça suffit. J’appelle la police.
La panique explose instantanément dans ma poitrine. La police. Non. Si la police arrive, Josy gagnera définitivement. Je secoue brutalement la tête avant de reculer encore.
— Ne me touchez pas…
Asher fait un pas vers moi.
— Écoutez…
Mais je pars déjà.
Je tourne brusquement les talons avant de courir. Encore, toujours courir. Comme un animal traqué.
Les larmes brouillent ma vision pendant que j’entends des voix derrière moi.
Mais je ne m’arrête pas. Parce qu’à cet instant précis…
Je comprends enfin une chose horrible.
Doria n’a pas seulement volé ma vie. Elle s’est préparée à devenir moi depuis des années.
Je cours jusqu’à ne plus sentir mes jambes. L’air me brûle la gorge. Chaque respiration me fait mal. Mais je continue quand même. Toujours plus loin. Toujours plus vite.
Comme si courir pouvait effacer ce qui vient de se passer.
La pluie commence à tomber doucement pendant que je traverse les rues sans même regarder où je vais. Les voitures passent près de moi dans un bruit flou. Des gens me regardent bizarrement. Certains ralentissent. D’autres changent carrément de trottoir. Je dois avoir l’air complètement folle.
Mes vêtements sont sales. Mes cheveux ressemblent à un nid détruit par une tempête. Et le sang séché sur mon visage finit sûrement le tableau. Je laisse échapper un rire nerveux qui ressemble presque à un sanglot. Parfait. Doria voulait faire de moi une folle ? Le monde entier commence déjà à la croire. Je ralentis finalement au milieu d’une avenue presque vide. Mes jambes tremblent tellement que j’ai du mal à rester debout. Mon cœur bat trop vite. Beaucoup trop vite. Je pose une main contre un mur pour ne pas tomber. Puis les souvenirs reviennent encore.
Asher. Son regard. Cette expression froide et méfiante.
Comme si j’étais une inconnue. Je ferme brutalement les yeux. Non. Je ne veux plus revoir ça. Mais c’est pire ensuite. La cicatrice. Cette putain de cicatrice. Même ça elle me l’a volé. Je sens mon estomac se retourner. Depuis combien de temps Doria préparait ça… ? Depuis combien d’années elle observait ma façon de parler, de sourire, de marcher ? Mon cerveau devient lourd. Très lourd. Je respire difficilement maintenant. La pluie colle mes cheveux contre mon visage pendant que je continue d’avancer sans direction. Puis soudain… Je vois une petite fille tenir la main de sa mère de l’autre côté de la rue. Et cette image me détruit complètement. Parce que moi aussi avant… J’avais encore mes parents. Mes yeux se remplissent brutalement de larmes.
— Maman… murmuré-je faiblement.
Ma voix se casse immédiatement. Pourquoi vous êtes partis… ? Pourquoi vous m’avez laissée seule avec ces monstres… ?
Ma vision devient floue. Les lumières autour de moi commencent à tourner légèrement. Je porte une main tremblante à ma tête. Le choc. L’accident. Le manque de sommeil. Tout me retombe dessus d’un coup. Je fais encore quelques pas maladroits au milieu du trottoir. Puis mes jambes lâchent complètement. Le monde bascule. J’entends vaguement quelqu’un crier quelque chose au loin. Des pas rapides. Une voiture qui freine brutalement. Puis plus rien. Le noir total.
La première chose que je sens, c'est la douceur du matelas sous mon corps. Pendant quelques secondes, je reste immobile, incapable de comprendre où je suis. Puis la douleur me frappe de partout en même temps. Ma tête pulse douloureusement, mes bras me brûlent et chaque muscle de mon corps semble protester au moindre mouvement. J'ouvre lentement les yeux sur une immense chambre inconnue. Le plafond est haut, les meubles élégants, les rideaux épais filtrent une lumière douce. Ce n'est pas chez moi. Cette pensée suffit à me réveiller complètement. Je tente de me redresser et une grimace m'échappe aussitôt. Mon regard tombe sur mes bras couverts de bandages, puis sur ma jambe. Un plâtre entoure entièrement mon pied. Les souvenirs reviennent alors par fragments. La fuite. L'accident. Asher. Doria. La pluie. Puis le noir. Mon cœur se serre brutalement. Doria est en train de vivre ma vie pendant que je suis coincée dans ce lit. Je rejette la couverture malgré la douleur. Je dois partir. Je pose un pied au sol, puis l'autre. Une douleur fulgurante traverse immédiatement ma jambe blessée. Je m'accroche au bord du lit, les dents serrées. Peu importe. Je dois bouger. Je fais un premier pas maladroit. Puis un second. Ma vision vacille aussitôt. Mes jambes se dérobent sous moi et je comprends immédiatement que je vais m'écraser sur le sol.
— Merde...
Avant que je ne tombe, deux bras puissants m'attrapent fermement. Je me retrouve plaquée contre un torse solide. Mon souffle se bloque. Je relève lentement la tête et mon estomac se noue immédiatement.
— Toi...
Rocky me regarde avec ses yeux gris impassibles. Parmi toutes les personnes sur Terre, il fallait que ce soit lui.
— Excellent réveil, dit-il calmement.
— Lâche-moi.
— Non.
— Rocky.
— Non.
— Je suis sérieuse.
— Moi aussi.
Je tente de me dégager mais son bras reste solidement autour de ma taille. Ce qui m'agace encore davantage. Son expression reste parfaitement calme alors que la mienne doit probablement annoncer un meurtre imminent.
— Je dois partir.
— Certainement pas.
— Tu ne comprends pas.
— Si. Je comprends très bien.
Son regard descend brièvement sur mon plâtre avant de revenir au mien.
— Tu as une commotion, plusieurs contusions et un pied fracturé.
— Je m'en fiche.
— Moi non.
— Rocky !
— Orphélia !
Nous nous fixons quelques secondes avant qu'il ne pousse un soupir exaspéré. Puis, sans même me demander mon avis, il me soulève dans ses bras. Je manque de protester mais la douleur dans ma jambe me coupe toute envie de jouer les héroïnes.
— Qu'est-ce que tu fais ?!
— Tu allais tomber.
— Je peux marcher seule !
— Tu as tenu un pas.
— Deux.
— Quelle performance.
Je lui lance un regard assassin. Il m'ignore complètement et me repose sur le lit. Une fois assise, je peux enfin l'observer correctement. Toujours aussi grand. Toujours aussi agaçant. Toujours cette présence qui donne l'impression qu'il possède déjà la pièce avant même d'y entrer. Je ne l'ai pas vu depuis des mois et franchement, il figurait tout en bas de la liste des personnes que j'avais envie de retrouver aujourd'hui.
— Pourquoi je suis ici ?
Son visage perd une partie de son amusement.
— Parce que je t'ai trouvée inconsciente au milieu de la rue.
Je reste silencieuse.
— Et parce que si je t'avais laissée là, tu serais probablement morte.
Je baisse les yeux. Les souvenirs me reviennent d'un coup. Doria. Asher. Ma famille. Ma fortune. Mon identité. Tout ce que j'avais construit a disparu en une seule journée. Une boule douloureuse se forme dans ma gorge. J'essaie de détourner la tête mais c'est déjà trop tard. Rocky a vu les larmes envahir mes yeux.
— Orphélia...
Je ferme aussitôt les paupières.
Parce que si quelqu'un me demande encore une seule fois si je vais bien, je vais probablement m'effondrer pour de bon.
