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Chapitre 1

***Orphélia***

Je fixe encore cette foutue photo depuis presque dix minutes. Peut-être plus. Je ne sais même plus. Le temps devient étrange depuis qu’ils sont morts. Les secondes sont longues, les journées sont vides et les nuits ressemblent à des cimetières silencieux. Mon doigt glisse doucement sur le visage de ma mère puis sur celui de mon père. Ils sourient tous les deux comme si le monde était parfait. Comme si rien de terrible ne pouvait arriver. Comme si deux ans plus tard leur fille ne serait pas seule dans une immense maison devenue beaucoup trop froide. Deux ans. Deux longues années sans entendre la voix de maman me demander si j’ai mangé.

Deux longues années sans voir papa entrer dans mon bureau avec son air sévère pour me dire que je travaille trop. Je baisse les yeux vers les documents étalés devant moi. Contrats. Bilans. Réunions. Les entreprises de mes parents tournent toujours et tout le monde me félicite parce que je “tiens le coup”. Ils disent que je suis forte. Mature. Impressionnante pour mon âge.

Mensonges.

Je suis juste une fille fatiguée qui n’a pas le droit de s’effondrer.

Parce que si je tombe… tout tombe avec moi.

Un frisson traverse mon corps quand le silence de la pièce devient trop lourd. Je relève les yeux vers les immenses fenêtres du bureau. La pluie frappe doucement les vitres. Cette maison est tellement grande que parfois j’ai l’impression qu’elle va m’avaler entière.

Mes lèvres tremblent légèrement.

— Pourquoi m’avez-vous abandonnée… ? murmuré-je.

Et immédiatement, mes yeux se remplissent de larmes. Je déteste encore ce mot. “Morts.” Je n’arrive pas à l’accepter. Pour moi, ils sont juste partis quelque part sans moi. La porte du bureau s’ouvre doucement.

Je n’ai même pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’est elle. Doria. Toujours Doria.

Depuis l’enfance elle est là. À côté de moi. Derrière moi. Avec moi. Comme une ombre impossible à détacher.

Quand nous étions petites, les gens nous confondaient sans arrêt. À l’école, les professeurs se trompaient. Les domestiques aussi. Même certains membres éloignés de la famille étaient incapables de savoir qui était qui. Nous avons le même visage. Les mêmes yeux. Les mêmes cheveux noirs. Le même sourire. Comme deux jumelles nées dans des familles différentes. Mais papa et maman, eux, ne se trompaient jamais. Jamais. Même de loin. Même dans le noir. Papa disait toujours que mes yeux étaient plus doux. Et maman riait en disant que Doria regardait les gens comme si elle connaissait déjà leurs secrets. Je laisse échapper un petit rire triste avant d’essuyer rapidement mes larmes. Doria entre finalement dans la pièce avec un plateau dans les mains. Son parfum flotte immédiatement dans l’air. Vanille. Toujours cette odeur douce.

— Tu n’as encore rien mangé, dit-elle calmement.

Je relève enfin les yeux vers elle… et comme à chaque fois, c’est presque comme me regarder dans un miroir.

C’est troublant. Parfois même effrayant. Elle pose la tasse devant moi avant de s’accroupir près du fauteuil.

— Tu travailles trop, Orphé.

Sa voix est douce. Rassurante. Je souris faiblement.

— Les actionnaires ne vont pas attendre que je guérisse.

— Et toi tu vas finir par tomber malade.

Je baisse les yeux sans répondre.

Doria soupire avant de replacer une mèche de cheveux derrière mon oreille exactement comme le faisait maman. Ce geste me brise immédiatement le cœur. Les larmes reviennent encore. Pathétique. Je détourne rapidement la tête mais Doria remarque tout. Elle remarque toujours tout.

— Hé… murmure-t-elle doucement.

Sa main serre la mienne.

— Tu n’es pas seule.

Cette phrase détruit le peu de force qu’il me reste.

Je ferme les yeux une seconde avant de craquer complètement. Une larme roule sur ma joue puis une autre.

Doria me prend immédiatement dans ses bras. Et dans cette immense maison vide… elle est la seule chaleur qui me reste.

Je finis par boire le contenu de la tasse pendant que Doria continue de parler doucement pour essayer de me calmer. Le liquide est chaud, légèrement sucré, avec ce goût étrange que je n’arrive jamais vraiment à reconnaître. Je repose finalement la tasse vide sur le bureau en poussant un long soupir.

Mes yeux deviennent lourds presque immédiatement.

Beaucoup trop vite.

Je cligne plusieurs fois des paupières avant de regarder les documents devant moi qui commencent presque à devenir flous.

— Tu devrais aller dormir, murmure Doria avec douceur.

Je hoche faiblement la tête.

Pour une fois, je ne vais pas lutter.

Je me lève lentement du fauteuil mais un vertige me frappe aussitôt. Ma main s’accroche au bureau.

— Orphé ?

— Ça va… je suis juste fatiguée.

Enfin… je crois.

Depuis un mois, c’est toujours pareil.

Cette fatigue étrange.

Ces vertiges.

Ces sommeils lourds qui me tombent dessus sans prévenir.

Mais bon… je dirige plusieurs entreprises à seulement vingt-quatre ans. Mon cerveau doit sûrement être en train de demander grâce.

Doria passe un bras autour de ma taille pour m’aider à marcher jusqu’à ma chambre. Le reste devient flou.

Quand j’ouvre finalement les yeux, la lumière du soleil agresse immédiatement mon visage. Merde. Je me redresse brusquement dans le lit avant d’attraper mon téléphone.

Neuf heures quarante-sept.

— Non non non non…

Je saute presque hors du lit malgré le vertige qui me fait immédiatement regretter mon existence entière. Ma tête tourne affreusement pendant quelques secondes.

Qu’est-ce qui m’arrive sérieusement ?

Je pose une main contre mon front avant de respirer profondément. Je travaille trop. Voilà tout. Je vais juste finir par me transformer en vieux fax d’entreprise brûlé de l’intérieur si je continue comme ça. Je fonce dans la salle de bain, m’habille à toute vitesse puis descends les escaliers presque en courant. Doria est déjà dans le salon avec une élégance énervante dès le matin. Même à cette heure-ci elle ressemble à une héroïne de film riche et mystérieuse.

— Tu aurais dû me réveiller ! lancé-je.

Elle relève calmement les yeux de son café.

— Tu dormais profondément. Tu en avais besoin.

Je soupire en attrapant mes clés.

— Je suis déjà en retard.

— Fais attention à toi, Orphé.

Je lui adresse un petit sourire avant de quitter la maison.

À peine arrivée au bureau, le calme habituel explose.

— ORPHÉLIAAA !

Je ferme immédiatement les yeux.

Ah.

Christiane.

La catastrophe naturelle officielle de cette entreprise.

Ma meilleure amie débarque dans mon bureau comme une tornade sous caféine avec ses talons qui claquent dangereusement sur le sol. Son sac glisse presque de son épaule pendant qu’elle parle déjà beaucoup trop vite.

— Tu ne devineras JAMAIS ce que j’ai appris ce matin !

Je retire lentement mes lunettes avec un soupir amusé.

— Bonjour à toi aussi.

— Bonjour. Maintenant écoute le drame du siècle.

Elle s’assoit devant mon bureau sans y être invitée puis se penche immédiatement vers moi avec des yeux énormes.

— Le directeur financier du quatrième étage trompe sa femme avec la responsable marketing.

Je cligne des yeux.

— Quoi ?

— Attends ce n’est pas fini ! La femme du directeur financier serait aussi en couple avec le chauffeur personnel de son mari !

Je reste silencieuse deux secondes avant d’éclater de rire malgré moi.

Christiane sourit immédiatement avec satisfaction.

Elle adore quand elle réussit à me faire rire.

— Comment tu sais tout ça ?

Elle pose une main sur sa poitrine avec un air dramatique.

— Le commérage est un art, Orphélia. Et moi je suis une artiste incomprise.

Je secoue la tête en riant encore un peu. Christiane a toujours été comme ça. Bavarde. Bruyante. Impossible à arrêter. Mais honnêtement… je crois que cette fille pourrait raconter la météo pendant trois heures et réussir quand même à rendre ça passionnant. Elle continue de parler des employés, des disputes absurdes et des rumeurs du bâtiment pendant que je l’écoute avec amusement. Et pendant quelques minutes… La douleur devient moins lourde.

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