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#####Chapitre 2 La maison du père

Ngazi. Même jour. 18h09. La nuit est tombée.

Le dernier clou a gémi quand Maël a poussé la barre en bois dans ses encoches. Trois barres. Chacune épaisse comme son avant-bras, polie par les mains, noircie par le temps. Il n’avait pas eu besoin de chercher. Elles étaient là, posées contre le mur, à leur place. Comme si la maison savait qu’il allait revenir. Comme si elle l’attendait.

Il a allumé la lampe frontale. Le faisceau a découpé la pièce en angles durs. Rien n’avait bougé en vingt ans. Et tout avait vieilli de cent ans.

La table était toujours au centre, bancale, une planche clouée pour remplacer le pied manquant. Dessus, une couche de poussière grasse, et des cercles plus clairs : l’empreinte de tasses, de bols, d’un coude qui s’y était posé souvent. Le sol en terre battue était balayé, étrangement. Pas de traces de pas récentes, mais pas de

feuilles mortes non plus, pas d’insectes. Comme si on venait. Comme si on entretenait.

L’odeur, surtout. Il s’y était préparé. L’odeur de renfermé, de moisi, de vieux feu de bois éteint. Elle y était.

Mais en dessous, il y avait autre chose. Une odeur de fer, de cave, de viande qui a traîné trop longtemps hors du feu. Et une autre, plus ténue : l’umukunde. La plante séchée. L’odeur était coincée dans les murs, comme si on en avait brûlé ici, souvent, pour couvrir la première.

Maël a posé l’urne et le carnet sur la table. Le bruit a résonné trop fort. La maison était un ventre. Chaque son y restait, tournait, revenait.

Il a fait le tour.

La cuisine : un foyer froid, une marmite renversée, des couteaux accrochés au mur. Tous affûtés. Récemment. Le fil de la lame brillait sous la lampe. Un des couteaux manquait. Le crochet était vide, et la poussière autour dessinait un rectangle net. Quelqu’un l’avait pris il y a peu.

La chambre de son père : un lit, une couverture pliée au carré, militaire. Sur la table de nuit, une photo. Lui,

Maël, à 12 ans. Le jour où il était parti. Il avait les bras croisés, la mâchoire serrée, le regard qui disait je ne

reviendrai jamais. Son père était à côté, la main sur son épaule, les yeux déjà ailleurs. La photo était fendue en deux, puis recollée avec du sparadrap jauni.

La sienne, de chambre, était fermée. La porte avait été condamnée de l’extérieur. Des planches clouées en X, et au centre, gravé au couteau dans le bois :

N’OUVRE PAS

Maël est resté devant une minute. Puis deux. Il a posé la paume sur le bois. Il était froid. Plus froid que le mur. Comme si la pièce derrière respirait un air qui n’était pas celui de la maison.

Il a reculé.

Dehors, le hurlement a repris. Plus proche. Ce n’était pas un loup. Un loup, ça gère son souffle. Ça module. Là, c’était un cri qui se brisait à mi-chemin, qui repartait, qui raclait contre quelque chose. Une gorge humaine qui essayait de dire un mot et qui ne trouvait que la rage.

Puis un autre bruit. Un bruit qu’il connaissait. Le bruit que font les chaînes du fromager quand le vent se lève. Sauf qu’il n’y avait pas de vent.

Maël a retourné à la table. Il a ouvert le carnet de son père. La lampe frontale faisait un halo sur le papier. L’encre avait bavé par endroits, comme si le vieux avait écrit sous la pluie, ou avec des mains qui tremblaient.

9 mars. Enterré Mutombo. Pas de cérémonie. Le Colonel a interdit. « Risque sanitaire ». Les anciens ont obéi. Moi, non. J’ai dit la prière. Seul. La terre était dure. Trop dure pour mars. Comme si quelque chose la tenait d’en dessous.

12 mars. Amani est venue. Elle dit que les rêves ont changé. Avant, les marqués rêvaient de la forêt. Maintenant, ils rêvent de l’église. Du sous-sol. Elle dit qu’il a faim. Que c’est nous, la faim.

15 mars. J’ai ouvert le sol de la chambre. Celle de Maël. Je n’aurais pas dû. Il y a des os. Pas humains. Pas animaux. Entre les deux. Et des chaînes. Les mêmes que celles du fromager. J’ai rebouché. J’ai cloué. J’ai écrit N’OUVRE PAS. Pardon, fils.

Maël a relevé la tête. Son regard est allé à la porte clouée. Aux planches. Au sol devant. La terre battue était plus sombre, là. Un carré de 2 mètres sur 2, comme si on avait remué, tassé, remué encore.

Il s’est levé. Il a pris le couteau le plus lourd au mur. Il a fait sauter la première planche. Le bois a craqué, sec. Le bruit a rempli la maison. Il s’est arrêté, le cœur battant. Si quelque chose l’écoutait, dehors, ou sous lui, il venait de lui dire je suis là.

La deuxième planche. La troisième.

La porte était nue. Poignée rouillée. Il a appuyé. Elle s’est ouverte sur le noir.

La pièce sentait différent. Pas le renfermé. Le froid. Le froid d’une grotte, d’un puits. Le faisceau de sa lampe a pris la poussière en suspension. Le lit était là. Le sien. Couverture pliée. Comme si on l’attendait. Et au milieu de la pièce, au sol, un cercle.

Pas dessiné. Creusé. Dans la terre battue. Un cercle parfait, de 1,5 mètre de diamètre. Et dans le cercle, des symboles. Grattés avec un clou, un os, un doigt. Il ne savait pas. Il les reconnaissait, pourtant. Il les avait vus

dans des livres, sur des stèles, dans des grottes au Guatemala. Des symboles d’enfermement. De faim. De porte qu’on ne doit pas ouvrir.

Et au centre du cercle, planté dans la terre, le couteau manquant de la cuisine. La lame était noire. Pas de rouille. De sang séché. Vieux.

Maël s’est accroupi. Il n’a pas touché. Il a vu. Sous le sang, sur le manche du couteau, trois lettres gravées. Fines. Récentes.

A.M.L.

Un bruit l’a fait se relever d’un coup. Dehors. Sur la porte d’entrée.

Gratte. Gratte. Gratte.

Pas un coup. Pas un poing. Des ongles. Ou des griffes. Qui testent le bois. De haut en bas. Lentement.

Puis une voix. Étouffée par les trois barres, par l’épaisseur de la porte. Une voix de femme. Jeune. Qu’il ne connaissait pas.

« Maël Kizito. Ton père a menti. Ouvre. La sans-lune est dans quatre jours. Si tu n’ouvres pas, c’est nous qu’il prendra. »

Gratte. Gratte.

« Ouvre. Je suis Amani. Et j’ai la Marque. Comme toi. »

Maël a reculé jusqu’à la table. Il a regardé l’urne. Le carnet. La porte clouée de sa chambre derrière lui. La porte d’entrée devant.

Le hurlement a repris. Cette fois, juste derrière la maison. Dans la forêt. Et un autre y a répondu. Depuis l’église.

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