Chapitre 6
Je retourne dans la chambre en silence, le sac de nourriture encore chaud entre mes mains, comme si c’était la seule chose normale dans cette journée qui ne l’est pas du tout. Je m’approche du lit, je la regarde, et malgré la fatigue qui me broie les os, je souris doucement, parce que pour elle, je dois être forte, toujours forte, même quand je suis en train de m’écrouler à l’intérieur.
— Maman… j’ai apporté à manger.
Elle ouvre les yeux lentement, affaiblie, mais son regard s’éclaire un peu en me voyant. Je l’aide à se redresser doucement, je prends le temps, je fais attention à chaque geste comme si elle pouvait se briser entre mes doigts. Je lui donne à manger petit à petit, lentement, en la regardant avaler chaque bouchée comme une victoire minuscule contre la maladie.
— C’est bon…
— Oui, c’est ton préféré.
Je mens presque en disant ça avec légèreté, mais au fond, je suis juste soulagée de la voir manger.
Quand elle a fini, je prends les restes sans réfléchir et je mange à mon tour, rapidement, sans savourer, juste pour tenir, juste pour ne pas tomber dans les pommes devant elle. La faim disparaît aussi vite qu’elle est venue, remplacée par cette fatigue lourde qui ne me quitte plus.
Elle se rendort peu de temps après, épuisée, et je reste là, assise à côté d’elle, à la regarder respirer, comme si chaque mouvement de sa poitrine était précieux. Mes yeux deviennent lourds, ma tête penche légèrement, et sans m’en rendre compte, je m’assoupis à mon tour. Je ne sais pas combien de temps passe. Mais je me réveille d’un coup. Un bruit étrange. Un souffle irrégulier. Je relève la tête brusquement, mon cœur s’emballe instantanément.
— Maman ?
Son corps tremble légèrement, sa respiration est saccadée, difficile, comme si l’air refusait d’entrer dans ses poumons.
— Maman !
Je me lève d’un bond, paniquée, mes mains tremblent, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas par où commencer.
— Aidez-moi !
Je crie sans réfléchir, la porte s’ouvre presque immédiatement, des infirmiers entrent en urgence, suivis d’un médecin, tout devient flou, rapide, bruyant. Ils me poussent doucement dans le couloir, branchent des machines, parlent entre eux avec des mots que je n’entends même pas. Je reste là, figée, incapable de bouger, incapable de respirer correctement.
Quelques minutes plus tard, qui me semblent durer une éternité, le calme revient peu à peu. Un masque est posé sur le visage de ma mère. Une machine respire à sa place. Et moi… je suis toujours debout, mais je ne tiens plus vraiment. Le médecin revient vers moi, le visage grave.
— Nous avons réussi à la stabiliser.
Je ne réponds pas. Je n’arrive pas à répondre.
— Mais elle est maintenant sous assistance respiratoire.
Le silence qui suit est lourd, trop lourd.
— L’opération doit être faite très rapidement.
Je relève les yeux vers lui, lentement.
— Combien de temps… ?
Il hésite à peine.
— Trois jours. Peut-être moins.
Trois jours. Le monde s’arrête. Trois jours pour trouver une somme que je ne pourrais jamais réunir, même en travaillant toute ma vie.
Je sens quelque chose se briser en moi, proprement, sans bruit.
— Je…
Aucun mot ne sort. Rien ne sort. Je recule légèrement, mes jambes tremblent, et je m’appuie contre le mur pour ne pas tomber. C’est impossible. C’est juste… impossible. Et pourtant, c’est réel. Je reste là, perdue dans mes pensées, incapable de trouver une solution, incapable même de réfléchir correctement, quand des pas précipités résonnent dans le couloir.
— Lucia !
Je tourne la tête brusquement.
Nick arrive en courant, essoufflé, paniqué, les yeux écarquillés.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est… c’est papa…
Mon cœur se serre encore, comme s’il n’y avait déjà pas assez.
— Quoi encore ?
— Il a été arrêté !
— Arrêté ? Par qui ?
— Un gang !
Le mot claque dans l’air.
— Il leur doit de l’argent… beaucoup d’argent…
Je sens le sol disparaître sous mes pieds.
— Combien ?
Il avale difficilement sa salive.
— Deux millions.
Je ferme les yeux une seconde, juste une seconde, parce que c’est trop, c’est beaucoup trop.
— Ils ont dit que si on ne payait pas…
Il n’a même pas besoin de finir sa phrase.
Je comprends.
Je comprends tout.
Mon père… cet homme qui n’a jamais vraiment été un père pour moi, cet homme qui nous a laissés nous débrouiller seuls, qui a tout perdu dans les jeux… et pourtant…
C’est mon père.
Et maintenant, lui aussi est en train de mourir.
Je rouvre les yeux, lentement.
Ma mère va mourir.
Mon père va mourir.
Et moi… je suis là, au milieu, incapable de sauver qui que ce soit.
Sauf si…
Une image me traverse l’esprit.
Une voix.
Une proposition.
Je serre les poings, mon cœur bat violemment, et je sens une décision se former, froide, brutale, irréversible.
Je n’ai plus le choix. Je me redresse lentement, comme quelqu’un qui accepte enfin de tomber.
— Lucia ?
Nick me regarde, inquiet. Certainement pas pour moi mais pour papa. Je ne réponds pas. Je me dirige vers le téléphone de l’hôpital, mes pas sont lents, mais sûrs, comme si mon corps avait déjà compris ce que ma tête refuse encore d’accepter. Je sors la carte de ma poche. Je la regarde une dernière fois. Puis je compose le numéro. Le téléphone sonne. Une fois. Deux fois. Puis une voix calme répond.
— Allô ?
Ma gorge se serre, mais je parle quand même.
— C’est Lucia.
Un silence. Puis une réponse presque attendue.
— Je me demandais quand tu appellerais.
Je ferme les yeux une seconde.
— J’accepte.
Le mot tombe. Lourd. Définitif.
— Je vais épouser votre fils.
Et à cet instant précis, je sais que ma vie vient de basculer dans quelque chose dont je ne sortirai pas indemne.
