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Mercredi 30 novembre
-A demain Candice, ne pars pas trop tard ce soir tu as une mine bien fatiguée... me sermonne Marina en quittant mon bureau.
-Ne t'en fais pas, je termine juste un petit truc et je rentre.
Ma collègue tourne les talons et se dirige vers l'ascenseur. Il est plus de 18h15, l'équipe commerciale a plié bagage depuis une bonne dizaine de minutes et je pense être la seule employée encore à son bureau à cette heure-ci. Je termine ce que je suis en train de faire et clôt mes dossiers tout en m'étirant et en baillant. Je suis vraiment fatiguée ces jours-ci, je crois que je ne me suis toujours pas remise de ma folle soirée de samedi. Je suis rentrée au petit matin, raccompagnée par Gabriel qui s'est comporté en parfait gentleman. Après m'avoir conduit jusqu'à chez moi alors que je dormais sur le siège passager, il m'a réveillée d'une douce caresse sur la joue et m'a simplement enlacée pour me souhaiter bonne nuit. Il n'a pas cherché à entrer dans mon appartement, il n'a pas profité de mon ivresse pour entrer dans mon lit, il a seulement fait preuve de douceur pour entrer dans mon cœur.
Je ne m'attendais vraiment pas à rencontrer mon mystérieux Grand ours brun samedi soir dans ce club mais l'initiative qu'a pris Gabriel en se rendant au Chill Time afin de m'y retrouver a permis de faire avancer les choses entre nous. J'ai passé un bon moment à danser à ses côtés, je me suis sentie à l'aise avec lui et j'ai réellement apprécié le fait qu'il ne tente rien de trop rapide. Nous nous sommes téléphonés dimanche et je me suis rendue compte qu'il avait été déstabilisé par mon comportement. Je peux aisément le comprendre, j'étais tellement saoule que j'ai agi en n'écoutant que mon cerveau embrumé par trop de cocktails et sans penser à ce qu'il pourrait ressentir. Je me suis excusée et nous avons longuement discuté. Il a rapidement retrouvé son instinct taquin et malicieux et j'ai dû rougir au moins dix fois derrière mon téléphone ! Depuis, nous échangeons tous les jours, que ce soit par message ou en s'appelant.
Si je suis totalement honnête envers moi-même, je passe toujours d'excellents moments avec Gabriel mais je ne ressens pas encore cette étincelle qui me ferait tant vibrer. Cassiopée m'a assuré que c'est une bonne chose car cela signifie que nous allons d'abord apprendre à nous connaître sincèrement pour pouvoir ensuite peut-être construire une belle histoire sur des bases saines. Moi... je suis sceptique. J'ai la désagréable impression que lui est déjà plus investi dans notre...petit flirt. Il m'a clairement dit que je l'intéresse beaucoup et qu'il a vraiment envie de passer du temps avec moi. De mon côté, je suis un peu perdue et je n'arrive pas à savoir clairement ce que je ressens. Il me fait rire, sa gentillesse et sa douceur me mettent en confiance et je pense régulièrement à lui. C'est déjà un bon début non ?
Je sors de mes pensées et me décide enfin à rentrer chez moi. Je rêve d'une bonne douche relaxante et d'enfiler ensuite mon sweat favori. Avant de partir, je vais aux toilettes et sur le chemin du retour, je remarque qu'un bureau au fond du couloir est toujours éclairé. Moi qui pensais être seule, je faisais apparemment erreur. Prise d'un élan de curiosité, je me dirige à pas de loup au fond du couloir et je comprends rapidement que le bureau en question n'est autre que celui de Mr Archer. Je me stoppe au milieu du corridor, ne sachant que faire. Mon cerveau brandit une pancarte me rappelant mes trois bonnes résolutions, entourée de gyrophares clignotants en rouge. Ma raison me dicte de faire demi-tour et de rentrer sagement chez moi. Mon cœur, lui, tambourine tellement fort qu'il assourdit mes pensées raisonnables. Tandis que le capharnaüm qui m'habite ne m'a toujours pas apporté de pensées cohérentes, mes jambes prennent l'initiative de poursuivre leur chemin.
C'est ainsi que je me retrouve dans la pénombre du couloir, à hauteur du bureau de mon patron, légèrement décalée sur la droite. La porte est entrouverte et le son qui résonne entre ces quatre murs me provoque immédiatement des frissons dans tout le corps. Mr Archer est probablement au téléphone et il s'adresse à son interlocuteur dans la langue de Shakespeare. Je ne le vois pas, j'entends seulement le son exquis qui sort de sa bouche. Son accent et la fluidité de ses paroles ne laisse aucun doute au fait que l'anglais est sa langue maternelle. Telle une incorrigible commère, je tends l'oreille et j'écoute cette douce mélodie.
-Je ne veux rien savoir, vos problèmes d'organisation ne me concernent pas. Je veux un rendez-vous avec le docteur Stear la semaine prochaine. Débrouillez-vous comme vous le voulez mais j'attends... Oui je suis conscient qu'il s'agit du spécialiste le plus renommé du pays et qu'il doit être surement très occupé mais si vous voulez tout savoir, je n'en ai rien à foutre ! ... J'attends mon rendez-vous.
Un long silence commence à s'installer puis sa voix grave résonne à nouveau.
-Ecoutez-moi bien mademoiselle, je me contrefous des conséquences pour votre place, tout ce que je veux c'est mon putain de rendez-vous avec ce putain de spécialiste. Ne m'obligez pas à jouer de mes relations parce que je ne donnerai pas cher de votre peau.
La rage se mêle à un mélange de peine et de tristesse que je distingue dans le ton qu'il utilise. Je ne comprends absolument pas la scène qui est en train de se jouer à quelques mètres de moi. Je ne ressens qu'une immense douleur qui semble émaner de mon boss. J'en frémis instantanément.
-Jeudi 8, à 13h15. C'est noté.
Sans faire preuve de plus de politesse que d'habitude, il raccroche et pose lourdement son téléphone sur son bureau. Un nouveau silence pèse dans l'atmosphère et je me décale légèrement afin de pouvoir apercevoir Mr Archer. La vision qui s'offre à mes iris beaucoup trop curieux me retourne l'estomac.
Mr Archer est assis face à son bureau, les coudes posés sur le bois et sa tête est baissée, seulement maintenue par ses grandes mains. Il semble abattu, complètement désarmé. Il reste ainsi un long moment avant de redresser la tête dans une grande lenteur et de fixer un point invisible en face de lui. Ses yeux perdus dans le vague me paraissent légèrement rougis. Ses traits sont très tendus et il passe négligemment sa main dans ses cheveux indisciplinés. A le voir comme ça, on pourrait croire qu'il n'a pas dormi depuis plusieurs jours. Il semble comme rongé de l'intérieur. Mon cœur se serre en le voyant dans un tel état et je ne réalise qu'à cet instant la portée de sa conversation téléphonique. Il a insisté pour obtenir un rendez-vous médical, avec un spécialiste qui plus est. Qu'est ce qui peut justifier une telle exigence si ce n'est un grave problème ? Aurait-il des soucis de santé ? Son regard abattu me cause encore plus de peine et je n'ai qu'une envie, c'est de le prendre dans mes bras pour le réconforter. Ce qui ne serait pas raisonnable. Ce que je ne fais donc pas, bien évidemment.
Je réalise que je suis ridicule, cachée dans la pénombre du couloir en train d'espionner mon patron que je m'étais promis d'éviter au maximum. Je rebranche mon cerveau qui m'intime l'ordre de regagner mon bureau, de rassembler mes affaires, de mettre mon manteau, de prendre mon sac à main et de sortir du bâtiment. Il me dicte de démarrer ma voiture telle une automate, anéantissant par la même occasion toutes mes pensées déplacées qui migrent à chaque fois vers mon supérieur. Mon cerveau tente de m'imposer des décisions sages et raisonnées et j'aurais probablement dû l'écouter.
A la place, je fais connaissance avec la Candice fougueuse et imprudente qui sommeillait silencieusement en moi jusqu'à maintenant. Elle prend les commandes de mon corps et ignore les ordres que mes méninges ont désespérément essayé de m'envoyer. Toutes mes résolutions sensées et réfléchies volent en éclat et je prends la direction opposée à celle que je devrais raisonnablement suivre. Je devrais sûrement partir mais sans savoir réellement pourquoi ni comment, mes pieds font un pas en avant et ma paume se plaque contre la porte, exerçant une légère pression. Je me poste sur le seuil, hésitante.
Mon patron ne semble pas réagir à ma discrète intrusion puisqu'il ne bouge pas d'un millimètre. Son regard est toujours perdu dans le vide et une drôle de sensation me parcourt l'échine alors que je l'observe maintenant en détails, sans aucune retenue. Je ne le reconnais pas. Bien sûr, je sais que c'est bien lui qui est assis silencieusement à son bureau, mais c'est comme si son esprit s'était envolé. L'enveloppe est bien là mais son contenu si complexe et envoûtant ne partage pas cette pièce. Cette constatation me fait froid dans le dos. Pour la première fois, je découvre Ethan Archer désemparé, anéanti et même prostré. Il est... vide. Oui voilà, il est vide. Et personne ne devrait jamais subir un tel état, patron dédaigneux ou pas.
