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Je suis en train de trinquer avec Cass tout en riant aux éclats en la voyant tenir à peine debout lorsque je remarque son soudain changement de comportement. Elle se fige, ouvre grand les yeux et fait de grands signes de main à quelqu'un situé derrière moi. Je me retourne mais ne distingue personne que je connais dans cette marée d'hommes et de femmes ivres d'alcool et de musique qui se perdent dans ce lieu noir et embué. Je vois la bouche de mon amie bouger mais son taux d'alcoolémie doit probablement l'empêcher de parler correctement puisque je ne parviens pas à lire sur ses lèvres. Ne se démontant pas pour si peu, elle décide de partir à la rencontre de son visiteur surprise et réussit à se frayer un chemin dans la foule tout en titubant. Après avoir bousculé une dizaine de personnes et avoir failli renverser son verre au moins cinquante fois, Cassiopée arrive à hauteur d'un homme qui se tient maintenant dos à nous et lui tapote vivement l'épaule. Le grand brun se retourne et je ne comprends pas la scène qui se joue sous mes yeux.

Ma meilleure amie enlace ce garçon aux traits charmeurs tandis que je suis persuadée de l'avoir déjà vu quelque part. Je me rapproche d'eux et lorsqu'elle se retourne pour me le présenter, je sais déjà qui se tient devant moi. Mon esprit alcoolisé tourne peut-être au ralenti mais je suis sûre de moi. Quand ses yeux se plantent dans les miens pour la première fois, je lis de la surprise et l'incompréhension sur son visage. Apparemment, lui aussi ne s'attendait pas à me voir ici, ou du moins aux côtés de Cass.

-Candice, tu connais Gabriel, le cousin de Maxime, non ? me lance la voix pâteuse de mon amie, qui ne remarque pas notre trouble.

L'homme qui se tient face à moi est exactement le même qui souriait chaleureusement sur les photos que m'a envoyé Grand ours brun. Je reconnais maintenant son visage doux plein de charme qui reflète beaucoup de gentillesse, ses yeux marrons rieurs et son corps svelte et sec. Son sourire timide commence à s'élargir et son côté badin se dévoile ainsi. Je repense à toutes ses taquineries et au petit flirt que nous avons commencé et j'avoue que je me sens subitement gênée d'être face à lui. Cette rencontre imprévue me prend totalement au dépourvu. Comment aurais-je pu imaginer un seul instant que le Gabriel avec qui j'échange des messages depuis plusieurs semaines maintenant est une connaissance de ma meilleure amie et même le cousin de Maxime ? Mais d'ailleurs, depuis quand est-ce que Maxime a un cousin célibataire qui s'appelle Gabriel ? Ne sachant pas quoi dire ni faire face à cette surprise, je réussis seulement à bredouiller :

-Comment ça, « le cousin de Maxime » ? 

Ma voix pâteuse et l'alcool qui anesthésie mon cerveau ne m'aident pas à maîtriser la situation. Tous deux se mettent à rire devant mon ébahissement. Gabriel prend alors la parole et je reconnais immédiatement son timbre de voix.

-Maxime est mon cousin éloigné, en réalité ce sont nos mères qui sont cousines. Et toi, comment connais-tu Cass et Max ?

Alors que je m'apprête à répondre, un petit cri strident sort de la bouche de Cassiopée. Son cerveau enivré qui tournait jusque-là au ralenti semble lui avoir donné la clé de l'énigme à laquelle elle est en train d'assister.

-Ne-me-dis-pas-que-le-mystérieux-inconnu-du-net-qui-t'a-volé-ta-place-de-concert-et-qui-te-drague-depuis-plusieurs-jours-est-en-fait-Gabriel-le-cousin-de-Maxime ?? débite-t-elle d'une seule traite.

J'ignore sa remarque et m'empresse de répondre à Gabriel.

-Cette blonde délurée est ma meilleure amie, on se connaît depuis le lycée. Je marque une pause puis je reprends, toujours aussi sonnée par cette coïncidence surprenante. Je n'en reviens pas que vous vous connaissiez !

Je vois bien que Gabriel veut discuter avec moi et qu'il se rapproche petit à petit de moi mais le phénomène à ma gauche ne cesse de nous couper. Pas facile de faire connaissance avec Cassiopée à côté de nous... Sentant que la situation n'est pas très confortable, Gabriel me propose de me payer un verre. Nous abandonnons donc gentiment mon amie et nous dirigeons vers le bar où un énième cocktail m'attend. J'ai la tête qui tourne et j'ai du mal à comprendre comment mes gestes imprécis me permettent encore de tenir un verre. Je me mets à rire toute seule puis me ravise quand j'aperçois le regard surpris de Gabriel. Après de longues secondes de silence, je me décide enfin à poser la question qui me brûle les lèvres depuis que je l'ai reconnu.

            

              

                    

-Que fais-tu... ici ce soir? Tu....ne m'avais pas dit... que tu allais venir ?

J'ai de plus en plus de mal à enchaîner des mots cohérents pour former des phrases compréhensibles. 

-Hmmm c'est vrai mais quand tu m'as dit que tu venais ici et que j'ai compris que tu étais un peu... pétée, j'ai préféré venir m'assurer que tu allais bien. Et j'avais très envie de te rencontrer en chair et en os, cette fois.

Il prend ma main gauche dans la sienne puis continue, un charmant sourire en coin accroché à ses lèvres. 

-Et je dois bien reconnaître que je ne suis pas du tout déçue par la vision que j'ai sous les yeux...

Je pique instantanément un fard en entendant ses mots et m'empresse de répondre tout en remontant maladroitement mon décolleté:

-Je ne m'habille...pas du tout comme ça d'habitude, c'est juste que... ce soir on avait envie de s'amuser... et de se pomponner un peu.

Je ne sais pas pourquoi je me sens obligée de me justifier mais je ne veux surtout pas qu'il croit que je suis le genre de femme frivole et aguicheuse. Ce soir j'ai enfilé un costume pour me libérer de mon carcan habituel, c'est tout.

-Et bien, ça te va très bien en tout cas. Je suis incapable de te quitter des yeux, ma jolie...

Je retrouve son ton taquin et dragueur et cela a le mérite de me détendre. Je ne flirte pas avec un inconnu, je passe juste un bon moment avec un... ami (?) que je connais déjà un petit peu. Je remarque à cet instant que sa main tient toujours la mienne et cette vision me met légèrement mal à l'aise. Je réalise que je ne ressens pas le torrent de sensations qui a déferlé en moi lorsque mon patron m'a torturé avec ses douces caresses. Aucun picotement, aucun frisson, ma main est simplement dans la sienne, c'est tout. Ce doit être l'alcool qui annihile tes réactions, rien d'autre. Je ferme une seconde les yeux et secoue imperceptiblement la tête afin de sortir ces pensées dévastatrices de mon esprit. Je suis ici pour oublier mon laisser-aller, que dis-je, ma terrible erreur de cette semaine, alors j'essaie difficilement de me concentrer sur Gabriel qui me sourit. J'ai beau faire des efforts mais j'ai énormément de mal à me sentir concernée par notre discussion. Plus les secondes s'égrainent, plus je me sens déconnectée. 

Cet homme dégage beaucoup de douceur, autant par ses expressions, par son sourire que par ses gestes. Il pose un regard bienveillant sur moi et à aucun moment il ne m'a reluqué de haut en bas comme si la seule chose qui l'intéressait était de me mettre dans son lit. L'arrivée du barman avec nos verres me permet de récupérer ma main sans le vexer et je me détends en sirotant mon cocktail. Je peine à suivre la conversation que Gabriel essaie de poursuivre, les mots qui sortent de sa bouche dansent autour de nous mais ne parviennent pas jusqu'à mon cerveau. Ils ont pourtant l'air agréables, enchanteurs, compréhensifs et même prévenants mais ils glissent sur moi comme de l'eau, sans parvenir à me toucher réellement. L'alcool embrume de plus en plus mon cerveau et je suis de moins en moins réceptive. Je n'ai plus envie de parler, je suis venue ici m'amuser et prendre du bon temps et je me retrouve en pleine discussion sérieuse avec mon flirt autoproclamé. Alors qu'il continue sa phrase en ne me lâchant pas du regard, je le coupe brusquement et lance :

-J'en ai marre ! J'ai envie de danser !

Mes mots claquent dans l'air et je pars précipitamment en direction de la piste de danse qui me tend ses bras. Je ne me préoccupe absolument pas de mon interlocuteur qui était en train de me parler et je n'écoute que mes envies. Moi qui agit habituellement toujours en fonction des autres, ce soir je ne veux penser qu'à moi. C'est la première fois que je me fiche du regard des autres, et bon sang ça fait du bien ! Je retrouve immédiatement mon état de béatitude qui m'envahit chaque fois que je laisse la musique s'infiltrer en moi et prendre le contrôle de mon corps. Je ne veux plus penser, je veux juste ressentir. La basse qui résonne sur les murs de ce club, le rythme qui fourmille sous mes pieds, le tempo qui guide mon déhanché, l'ivresse qui fait tanguer délicieusement ma tête, les mains que je sens se poser sur mes hanches et s'agripper un peu trop fort à mon goût, les... attends, quoi ? J'ouvre brusquement les yeux et me retourne juste à temps pour découvrir un inconnu au regard vitreux qui s'est posté dans mon dos et qui essaie de balader désagréablement ses doigts sur mon ventre. Je fronce les sourcils et je n'ai pas le temps de lui demander de me lâcher que je le vois déja se faire bousculer. Gabriel le repousse fermement et me sonde du regard pour s'assurer que je vais bien. Une fois libérée de cette intrusion inopinée, je lui adresse un sourire de remerciement et me retourne afin de me replonger dans ma bulle. Cette fois Gabriel ne s'en va pas, il reste derrière moi et je sens bien qu'il est mal à l'aise. Mon comportement a dû le dérouter et maintenant, il ne sait plus comment agir. Ne souhaitant pas le chagriner d'avantage, je prends doucement ses mains et les pose délicatement entre mes hanches et ma taille. Je ne veux pas qu'il interprète mal mes intentions mais j'ai juste envie de profiter de ce moment avec lui puisqu'il est là et que je n'ai pas envie de le faire fuir.

Ses mains d'abord crispées se détendent délicatement au rythme de mes douces ondulations. Il suit mon mouvement mais ne se colle pas à moi. Je comprends alors qu'il me laisse décider de notre rythme sans me brusquer. J'apprécie immédiatement son attitude et cela m'aide à me détendre complètement à son contact. Cet homme charmant est réellement rempli de bienveillance à mon égard et il me donne envie de continuer à le connaitre. Ses pouces entament maintenant une paisible caresse par-dessus le tissu de ma robe, effectuant de léger cercles réconfortant. Je le laisse me cajoler de la sorte, ce geste ne signifiant peut-être pas grand-chose pour les autres filles de ce club mais moi, je comprends tout à fait sa portée. Il exprime de la patience, de la gentillesse et de l'attrait pour moi. Si précédemment ses mots se sont envolés dans la buée de cette pièce, ses gestes, eux, s'ancrent en moi. Je ferme alors les yeux et laisse ma tête retomber à l'arrière contre son épaule. Nos torses sont maintenant collés et nos respirations se synchronisent immédiatement. Nous continuons notre lente danse, complètement coupés du monde qui nous entoure. Si j'avais les idées claires, je me rendrais bien compte que nous sommes ridicules à danser lentement et tendrement au son d'une musique entrainante sur laquelle tous les clubers se déhanchent énergiquement. Mais ce soir, je me fiche de tout sauf de mes envies. Et là, j'ai juste envie de profiter de ce moment apaisant. Une drôle de sensation commence à s'emparer de moi, c'est comme si je flottais sur un nuage moelleux, bercée par une douce musique. Je ne ressens pas d'excitation ni de désir, juste un profond bien-être et beaucoup de tendresse. Et c'est une sensation déroutante parce que je ne connais presque pas Gabriel.

Nous restons ainsi un long moment, à profiter l'un de l'autre sans avoir besoin de se parler. Lorsque j'entrouvre les yeux, j'aperçois au loin ma meilleure amie qui nous regarde avec un sourire aux lèvres. Les autres filles, qui étaient éparpillées aux quatre coins du club et bien accompagnées, sont maintenant réunies auprès de Cassiopée et discutent entre elles. La soirée touche à sa fin et elles sont sur le point de rentrer. Je me détache alors délicatement de notre étreinte et fais signe à Gabriel que je vais rejoindre mes amies quelques instants. 

Quand j'arrive à leur hauteur, elles me dégainent des sourires lubriques et des clins d'œil qui me ne me mettent pas vraiment à l'aise. Souhaitant éviter que je ne me renferme sur moi-même, Cass m'apostrophe alors pour m'informer qu'il est tard et qu'elles souhaitent rentrer. A ces mots, Gabriel se penche à mon oreille et me chuchote qu'il aimerait me raccompagner. J'hésite un peu mais je finis par accepter car je sais qu'il ne dépassera pas les limites. Il n'est pas du genre à insister et j'espère qu'il se contentera de ces quelques minutes d'isolement dans sa voiture. Je préviens mes amies que je rentre sans elles et je pars récupérer mes affaires. Je réalise petit à petit que les effets grisants de l'alcool sont en train de disparaitre pour laisser place à une grande fatigue. Mon flirt me prend la main, je claque une bise sur la joue de Cassiopée et nous nous dirigeons vers son véhicule, sous les sifflements appuyés de Cindy.    

Gabriel me demande mon adresse avant de m'ouvrir la portière passager. Je m'installe confortablement sur ses sièges en cuir et je ne tarde pas à m'assoupir. En glissant lentement dans le sommeil, je prends conscience que cet homme m'entoure de beaucoup de tendresse, de douceur et de bienveillance. Mon corps et ma tête ne sont pas déchaînés, je suis enveloppée dans une bulle onctueuse et aussi suave qu'un bonbon qu'on déguste avec plaisir. 

Mais mon cœur me fait remarquer que je ne vibre pas. Peut-être cela viendra-t-il avec le temps ?

            

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