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40

Abasourdi, je me laisse tomber sur une chaise à côté d'elle. Tant pis pour ma crème. 

-Vous... vous voulez que je parte ? 

-Je ne veux pas que tu partes, non, mais ce serait mieux pour toi. 

-Je ne comprends pas Abbi. 

-Ecoute Louis, je t'apprécie énormément et tu sais aussi à quel point j'aime Mila. Je considère cette gamine comme ma petite-fille. Après la mort de mon mari, vous m'avez apporté de la joie et un souffle nouveau. Mais je serais égoïste de te garder ici. Tu es doué Louis. Tu crées des merveilles de tes propres mains et les gens se les arrachent. Le pays tout entier a été témoin de ton talent. Profites-en pour te mettre à ton compte, pour faire de ta passion ton métier. 

-Et... et le pub ? Comment ferez-vous si vous n'avez plus le teatime ? 

-Et bien, tu me livreras des gâteaux ! Ou j'embaucherai quelqu'un d'autre, je ne sais pas. Tiens, je pourrais même trouver un nouveau concept ! Ça ne me fait pas peur Louis, j'ai l'habitude de me réinventer.  

Je reste coi un long moment, le regard perdu dans le vague. C'est vrai que depuis deux semaines, je me demande ce que je ferai de tout cet argent. Je n'ai pas l'habitude d'en avoir autant alors ça me tétanise un petit peu. La première chose que j'ai faite en rentrant à Kinvara a été de solder l'emprunt que j'avais contracté pour payer les frais d'avocats. Je me suis senti soulagé de ne plus avoir cette dette. Le reste, je l'ai mis de côté pour l'instant. Mais l'idée d'avoir mon petit salon de thé, dans lequel je pâtisserai toute la journée, ça me fait rêver. Et ça me fait peur aussi. 

-Je ne connais rien à tout ça Abbi, chuchoté-je. 

-A quoi ? 

-Je n'ai jamais eu de boutique, je ne sais pas comment ça marche moi. 

-Et bien tu apprendras ! Et je pourrais t'aider si tu veux. 

-De toute façon, je ne pense pas avoir assez d'argent pour lancer un salon de thé. 

-Tu as un bel apport déjà, et grâce à ta célébrité, les banques te suivront. Ecoute, prends le temps d'y réfléchir mais ne ferme pas des portes. Si tu en as envie, je t'aiderai. J'investirai dans ton affaire, je t'épaulerai quand tu en auras besoin. 

Je hoche la tête en lui souriant. 

-Tu as d'autres projets en tête ? 

-Pas vraiment. C'est vrai que je rêve d'un salon de thé mais j'ai toujours considéré cette idée comme une utopie. Je voudrais aussi passer mon permis de conduire et acheter une voiture. Sinon, je me disais que je pourrais acheter un appartement. 

-C'est une bonne idée aussi. Plus sage mais bonne quand même. 

Abbi se relève et pose sa main sur mon épaule pour clore cette discussion. Elle la serre brièvement, sa façon à elle de me dire qu'elle est là pour moi. Puis, elle disparait pour prendre son poste derrière le comptoir, me laissant seul avec mes pâtisseries et mes pensées emmêlées. 

Toute la journée, je rumine notre conversation. J'ai beau tourner le problème dans tous les sens, je crois qu'elle a raison. En tout cas, j'ai envie d'essayer. Holly et Mila me rejoignent à la fin de mon service, en milieu d'après-midi. Nous prenons aussitôt la route. Nous passons chez Josh et Elizabeth qui nous accueillent chaleureusement avant de mettre le cap sur Galway. L'air est assez frais aujourd'hui et de lourds nuages sombres plombent le ciel mais cela ne nous freine pas. Ma main nouée à celle d'Holly, la petite main de ma fille dans celle de ma jolie blonde, nous avançons tranquillement à travers les rues, le long du port. Je profite de ce moment pour expliquer à Holly les envies qu'Abbi m'a mises en tête. 

            

              

                    

-Mais c'est une super idée ! s'enthousiasme-t-elle immédiatement. 

-Tu crois ? Ouvrir un commerce, c'est risqué. Et puis, ce sera très prenant, je n'aurais plus beaucoup de temps pour nous. 

-Bien sûr que c'est risqué mais tu as déjà une belle somme d'argent pour t'aider à démarrer et tu as bien vu à quoi les gens sont prêts pour venir manger tes pâtisseries. Moi, je suis sûre que ce serait génial. 

Nous marchons encore un peu en silence avant qu'elle ne reprenne la parole. 

-Au fond de toi, est-ce que tu en as envie ? 

-Oui, soufflé-je sans hésiter. 

-Alors lance-toi ! Renseigne-toi, fais tout pour que ce projet voie le jour. Et tu échoues, tu auras au moins essayé. 

Je l'embrasse, mesurant chaque jour la chance d'avoir cette femme à mes côtés. Nos pas nous mènent vers le centre-ville où nous passons devant les façades colorées des bâtiments historiques. De la musique résonne déjà derrière les portes de certains pub. Mila s'amuse à courir derrière les oiseaux sur la vieille place pavée. Soudain, Holly pose sa main sur mon bras pour me stopper. De l'index, elle me montre une pancarte placardée sur la minuscule façade en pierres grises d'un commerce. La boutique n'est vraiment pas large mais elle s'offre le luxe d'avoir deux jolies fenêtres rouges ornées de fleurs et de lierres. Sur le panneau s'inscrit en toutes lettres: bail à céder. Un seul coup d'oeil vers Holly et je comprends. Je me recule un peu pour prendre le temps d'observer les alentours. Le commerce est situé au coeur du centre, dans une rue piétonne très dynamique. Il est entouré d'une librairie et d'un magasin de chaussures. La devanture dégage beaucoup de charme mais je ne m'emballe pas. Je ne connais ni le prix de ce bail, ni mes capacités d'emprunt. Je ne sais même pas à quoi ressemble l'intérieur ! 

Et pourtant. 

Je me sens étrangement bien ici. J'aime le quartier, j'aime cette ville, j'aime l'idée d'exposer mes Hollycious derrière un présentoir vitré au fond de cette salle étroite. 

-Tu fais quoi papa ? me demande Mila en me rejoignant, essoufflée.   

Je me penche à sa hauteur pour lui répondre. 

-Je regarde cette boutique. Elle est belle, n'est-ce pas ? 

Mila acquiesce. 

-Je me disais que je pourrais peut-être essayer d'ouvrir un salon de thé ici... 

Ma fille me laisse à peine finir de signer qu'elle saute déjà de partout en répétant avec ses mains que c'est la meilleure idée du monde entier. Je ris en lui caressant les cheveux tandis qu'Holly nous regarde avec tendresse. Je me redresse, attrape mon téléphone pour noter le numéro de téléphone inscrit sur la pancarte. Puis, la main de ma lilliputienne au creux de la mienne, nous reprenons notre balade, avec les mêmes rêves en tête. 

A la nuit tombée, nous nous offrons un délicieux fish'n'chips en écoutant le clapotis de l'eau calme du port. 

-Est-ce que tu te souviens du jour où on a mangé ensemble pour la première fois au restaurant ? Quand je me suis couchée ce soir-là, j'ai réalisé que j'aurais aimé que tu m'embrasses, m'avoue Holly, les joues roses.  

-J'en aurais été absolument incapable ! J'étais tellement stressé qu'à coup sûr, je t'aurais mordu la langue en voulant t'embrasser ! 

Nous rions ensemble en faisant trinquer nos pintes. 

-Est-ce que tu as dit à Mila que nous allons vivre ensemble ? 

Je secoue la tête. 

-Je peux lui annoncer ? reprend Holly, les yeux brillants. 

            

              

                    

A peine ai-je obtempéré qu'elle s'empresse de signer la bonne nouvelle à ma fille. Cette dernière rayonne de joie et je souris, bien trop conscient de la chance que nous avons de nous aimer autant tous les trois. 

-On va habiter où ? nous interroge ma petite brune. 

-Nous n'en avons pas encore discuté, répond simplement Holly. Où aimerais-tu vivre ? 

-J'aime bien Kinvara et j'aime bien Galway aussi, répond Mila en haussant les épaules. 

Holly se retourne vers moi pour me sonder du regard. 

-Nous avons le temps d'y réfléchir mais c'est vrai que ces deux villes sont celles que j'aime le plus. 

-Moi aussi, admet Holly. 

-J'ai décidé de passer le permis de conduire. Je ne veux plus être dépendant des autres. 

Nous continuons de parler de nos projets jusqu'à tard. Quelques badauds m'interpellent pour me demander de faire une photo avec eux ou pour me féliciter pour mon parcours. Je les remercie, ne sachant pas vraiment quoi dire d'autre. Nous sommes les derniers clients à quitter le restaurant. Lorsque la porte se referme dans mon dos, je laisse dans cette petite salle à la lumière tamisée de beaux souvenirs qui prédisent des lendemains prometteurs. 

Le lendemain, je ne traine pas au lit. Abbi a accepté de me laisser les clés du pub afin que toute la bande puisse se réunir pour fêter ma victoire. Je m'attèle en cuisine pour préparer rapidement de quoi grignoter toute la journée mais je fais simple. De toute façon, tout le monde amène quelque chose. Il est à peine midi quand mes amis arrivent. Thomas est le premier à me féliciter une nouvelle fois, suivi de Jane et Nolan puis d'Erin et Will. Seuls Matthew et Charlie manquent à l'appel. Au bout d'une bonne quinzaine de minutes, Erin ne peut plus se retenir et finit par prononcer la question que tout le monde se pose. 

-Bon, vous pensez qu'ils sont ensemble pour de bon cette fois-ci ? 

Les avis vont bon train mais moi, je reste silencieux. Je n'aime pas cancaner à propos de mes amis. J'espère seulement que le baiser que la blonde a offert à Matthew le jour de la finale n'était pas sans lendemain. Holly et moi sommes derrière le comptoir quand Elowen et Jeni ouvrent la porte. C'est la première fois que les filles se greffent à notre joyeuse troupe mais nous comprenons tout de suite que c'est une excellente idée. Les présentations sont chaleureuses, les accolades sincères. Le carillon de la porte d'entrée résonne de nouveau pour annoncer les tourtereaux qui nous rejoignent main dans la main. Charlie se cache un peu derrière Matthew qui rayonne de bonheur. Il s'avance vers nous pour nous saluer et bien évidemment, Thomas ne peut pas s'empêcher de mettre les pieds dans le plat. 

-Alors c'est sûr ? Vous êtes ensemble ? 

-Quel tact ! ironise Matthew en déposant sa veste sur une chaise. 

-Bah quoi ? On veut savoir nous ! 

Mon ami se tourne vers Charlie pour l'interroger silencieusement. Elle finit par prendre la parole, non sans essayer de masquer ses joues écarlates. 

-Oui bon, on ne va pas en parler pendant dix ans hein ! On est ensemble, ça vous va ?! 

Tout le monde éructe de joie. Les cris et les sifflets se font entendre avant que Thomas et Erin n'entame un refrain qui couvre Charlie d'embarras. 

-Le bisou ! Le bisou ! Le bisou ! 

Elle soupire mais sourit en approchant ses lèvres de celles de Matthew. Il pose délicatement sa main dans le bas de son dos en l'attirant doucement vers lui. Ce n'est qu'un petit baiser chaste mais il nous fait tant plaisir. Il signifie sans doute la fin des souffrances de notre ami et le plongeons dans le grand bain de la blonde. 

            

              

Tout l'après-midi, nous restons cloitré dans le pub. Il pleut à torrent dehors mais à l'intérieur, le soleil de l'amitié brille de mille feux. Elowen et Jeni s'intègrent parfaitement bien et nous lancent même des défis les plus idiots les uns que les autres. Sans surprise, Holly prend ces jeux très à coeur et fait tout pour gagner. C'est ainsi qu'elle se retrouve à faire la course à cloche-pied, un plateau en main, deux pintes remplies à ras bord dessus. Elle affronte Nolan qui se montre plutôt coriace mais ma jolie blonde finit par gagner. Tout le monde explose de rire en la voyant exulter, les vêtements tâchés de bière, comme si elle avait gagné les jeux olympiques. 

Nous finissons par nous calmer un peu. Installés chacun sur une chaise en bois, nous picorons dans les saladiers pour éponger un peu l'alcool dans nos estomacs. 

-Alors monsieur le meilleur chef, heureux d'avoir gagné ? lance gentiment Matthew. 

-C'était une belle surprise, oui. 

-On était sûrs que tu irais jusqu'au bout, ajoute Jane. 

-C'est vrai, tu es tellement doué, impossible de croire une seule seconde que tu perdrais, renchérit Charlie. 

-Quels sont tes projets maintenant ? continue Thomas. 

-Je vais peut-être essayer d'ouvrir un salon de thé à Galway où je vendrais mes pâtisseries mais rien n'est sûr. 

-Mais c'est génial ! s'exclame-t-il en trinquant à mon projet. 

-Oui ! répond Holly. Et je vais emménager avec Louis et Mila. 

Elle est si heureuse d'annoncer cette nouvelle que je me demande pourquoi je ne lui l'ai pas proposé plus tôt. Nos amis nous félicitent encore une fois, surtout Elowen et Jeni qui m'offrent une étreinte presque émouvante. 

-Tu prendras bien soin d'elle, hein ? chuchote Jeni à mon oreille. 

-C'est promis. 

-A quand le mariage ? s'incruste discrètement Elowen. 

Je me redresse vivement, pris au dépourvu. Derrière les verres de mes lunettes, mes yeux appellent à l'aide mais les deux amies sourient malicieusement. 

-Je... je ne sais p-pas, je... je n'y ai ja-jamais vraiment pensé, je... vous... vous croyez qu-qu'elle en a en-envie ? 

Elles échangent un regard complice avant de me tapoter l'épaule. 

-Détends-toi, on te taquinait juste ! conclut Elowen. 

Je passe l'après-midi à penser à ces mots qui restent bloqués dans mon esprit. Me marier ? Moi ? Pourquoi l'idée ne me semble finalement plus si absurde ? Je regarde Holly légèrement pompette, riant aux éclats à l'une des blagues de Thomas et je réalise que m'unir à cette femme ne sera que la suite logique de notre histoire. Je ne sais pas où, je ne sais pas quand mais je sais que nous nous retrouverons un jour entourés de nos amis, à célébrer notre amour en petit comité. 

Mila, qui passait l'après-midi chez sa copine Ella, nous rejoint en fin de journée. Elle arbore un immense sourire en voyant nos visages heureux et éméchés. Elle s'empresse de saluer tout le monde avant de grimper sur les genoux d'Holly pour lui raconter ses aventures du jour. Holly l'écoute attentivement tout en caressant distraitement ses cheveux. Le weekend prochain, ma fille sera avec sa mère et même si j'ai encore un peu de mal à me faire à cette demi-séparation, mon coeur se desserre quand je vois à quel point Mila est heureuse. Elle a enfin une maman, une vraie, une qui n'est pas parfaite mais qui la comble. Et c'est le principal finalement. 

Je n'ai jamais eu une vie parfaite, bien au contraire. J'ai connu les embuches, les obstacles, les questionnements et l'errance. J'ai essuyé les moqueries et le rejet, je me suis construit en étant balloté de famille d'accueil en famille d'accueil mais j'ai fini par découvrir le véritable sens du mot famille. D'abord grâce à Jacques et Annie qui ne m'ont jamais fait sentir que je n'étais pas biologiquement l'un des leurs. Ensuite avec Bastien puis Matthew, Thomas, Erin, Charlie et Jane qui m'ont prouvé que l'amitié peut tout guérir. Aux côtés d'Abbi également, qui n'a pas hésité à me prendre sous son aile pour mieux me regarder m'épanouir. Grâce à ma fille mon trésor, ma merveille des merveilles. C'est elle qui m'a appris à être père, à aimer aussi fort, aussi viscéralement. C'est elle qui m'a donné la force de bâtir notre cocon, notre tandem de choc. Et enfin dans les bras d'Holly, qui a su voir au delà de la différence, au delà du handicap. Qui a su m'accepter et m'aimer bien mieux que je ne le faisais moi-même. Et qui m'a promis qu'un jour, nous aussi nous l'aurons. Notre famille à nous. 

Et même si je continuerai sans doute à bégayer face à des inconnus, même si je rougirai toujours lorsque je sens tous les regards braqués sur moi, même si j'aurai quelques fois envie de redevenir transparent pour me protéger, je sais que rien ne sera comme avant. 

Derrière la vitre, le temps irlandais fait des siennes. Le ciel est noir, le vent déchainé. Mais dans quelques heures, le mauvais temps aura disparu. C'est comme ça, ici. Les éléments déferlent pour mieux accueillir les lendemains heureux. Je n'ai pas besoin de voir au delà des nuages aujourd'hui. Je sais pertinemment que le meilleur reste à venir. Je suis prêt à sortir de ma coquille et à affronter le monde. Je vais créer mon salon de thé, vendre mes pâtisseries. Je vais choyer la femme de ma vie et m'assurer que ma fille sera heureuse. Je vais conduire, voyager, partir à l'aventure. Je vais vivre enfin.

            

                                    

                                          

Deux ans plus tard

                      

Je suis allongée sur notre canapé gris, emmitouflée dans un large pull en laine, de grosses chaussettes remontant haut sur mes mollets. J'ai les cheveux en bataille et des cernes sous les yeux. J'entends Mila qui joue dans sa chambre, elle doit sûrement être en train de s'occuper de ses poupées ou de construire un château-fort. Je suis exténuée et pourtant, je n'ai pratiquement rien fait aujourd'hui. Mais il parait que c'est normal à seulement un mois de l'accouchement. Je caresse distraitement mon ventre rond, mon plus beau profil, en imaginant à quoi ressemblera le petit garçon que je couve amoureusement. Aura-t-il la peau sombre de son père ? Mes yeux bleus ? J'ai tellement hâte de le rencontrer. 

                      

Louis a refusé de connaitre le sexe du bébé. Je n'étais pas d'accord mais il a tant insisté que j'ai fini par abdiquer. Sauf que le jour de l'échographie, je n'ai pas pu résister. J'ai feint d'avoir oublié quelque chose dans la salle d'examen et j'ai fait demi-tour, fermant la porte derrière moi pour conserver le secret. J'ai soudoyé le médecin qui m'a avoué que je portais un petit garçon. Je ne saurais pas expliquer ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Un mélange d'excitation et d'émotion absolument indescriptible. 

                      

J'ai toujours voulu avoir des enfants. Quand je suis devenue adulte, ce désir ne m'a jamais quittée mais malgré les nombreuses demandes de Jayson, je n'ai jamais réussi à sauter le pas. Je ne me sentais pas en sécurité avec lui, il était absolument inenvisageable que je fasse subir ce sort à un être innocent. L'année dernière, quand Louis m'a proposé qu'on agrandisse notre famille, mon coeur a explosé de joie. J'en avais tellement envie ! J'y pensais depuis un bon moment mais je ne voulais pas le brusquer, il était si accaparé par l'ouverture de son salon de thé. Le jour où je lui ai annoncé que j'étais enceinte, il a fondu en larmes dans mes bras. En le serrant fort contre ma poitrine, je me suis dit qu'un père qui ose se montrer sensible sera le plus beau des modèles pour son enfant. 

                      

J'entends le bruit de la clé dans la serrure suivi du claquement des chaussures de Louis contre le parquet. Je relève les yeux pour le voir s'écrouler à mes côtés. Sa tête se pose instinctivement sur mon sein, juste au dessus de mon ventre. Il approche sa bouche, l'embrasse, lui murmure des mots doux, le caresse. Puis il tourne la tête pour capturer mes lèvres dans un tendre baiser. Son visage s'échoue de nouveau sur mon corps qu'il cajole doucement. 

                      

-Ces irlandais affamés auront ma peau, grommelle-t-il. 

                      

Je ris silencieusement en passant ma main dans ses cheveux noirs. 

                      

-La journée a été éreintante ? 

                      

-Pire que ça ! Je n'aurais jamais imaginé attirer autant de monde. Vers quinze heures, j'ai dû me remettre derrière les fourneaux parce que je n'avais plus rien à servir ! 

                      

-C'est génial ! 

                      

-Mouais... je ne rêve que d'un peu de repos maintenant. 

                      

Il s'octroie un moment de calme avant de se redresser pour aller saluer sa fille. Tous deux me rejoignent dans le salon, une bonne dose de malice brillant dans leurs yeux identiques. 

                      

-Qu'est-ce que vous mijotez tous les deux ? signé-je en souriant. 

                      

Ils échangent un regard complice avant que Mila ne vende la mèche.

                      

-On va commander des pizzas ! 

                      

Son sourire atteint la lune. Elle me fait rire, à s'extasier du moindre bonheur que la vie sème sur son chemin. Elle attrape le prospectus du pizzaiolo, l'étudie dans le plus grand des sérieux. 

                      

-Et toi, comment te sens-tu ? me demande Louis.

                      

-Fatiguée aussi. Je n'ai rien fait de la journée. 

                                  

              

                    

-Tu vois que j'ai eu raison de te dire de rester ici ! 

Je lève les yeux au ciel. Depuis plus d'une semaine, nous ne sommes pas d'accord. Je voulais être présente pour fêter le première anniversaire du salon de thé mais Louis préférait que je reste bien au chaud à me reposer. Je crois qu'il craignait que la foule ne soit trop dense et que mon visage apparaisse demain dans les journaux. L'attrait du public et des médias pour mon homme n'a pas diminué, bien au contraire. Le parcours de ce jeune garçon abimé par la vie et bien trop peu sûr de lui a touché le pays tout entier.

Il n'a pas installé sa boutique dans le petit local plein de charme que nous avions vu mais dans un autre, une rue plus loin. Dans un vieil immeuble en pierres apparentes et aux fenêtres bleues, avec des jardinières accrochées devant les vitres et une petite terrasse devant. 

-Abbi est passée ce matin. Et tous les copains aussi, me raconte-t-il en souriant. 

-Le journaliste était là, lui aussi ?

Louis baisse les yeux, fronce les sourcils. Puis il me répond en enfouissant son visage entre ses paumes. 

-Oui. Il m'a interviewé. C'était un carnage. 

-Ne dis pas ça...

-Je te jure ! Encore pire que lors du concours. La boutique était pleine à craquer, mes présentoirs se vidaient à vue d'oeil, je ne savais pas comment j'allais faire pour assurer jusqu'au soir et il est arrivé, me plantant son micro et sa caméra devant la bouche, comme ça, devant tout le monde. 

Je caresse ses mains du bout des doigts pour qu'il me regarde. 

-Ce n'est pas grave Louis. 

-Je me suis encore ridiculisé ! En plus, il a commencé à me parler d'une rubrique qu'il voulait que je tienne dans son périodique et j'ai paniqué. Il me disait que je pourrais faire un essai, lui envoyer une de mes recettes écrites... 

Si j'ai aidé Louis à apprendre à lire et à écrire, il a encore des lacunes aujourd'hui. Tout ne se résout pas en un claquement de doigt, comme par magie. Et dans son cas, je crois que l'apprentissage est lié à des souvenirs très douloureux, ce qui fait que le processus est plus compliqué. Même s'il devrait être fier de ses accomplissements, il ne voit toujours que ses imperfections. Son bégaiement et ses difficultés à lire et à écrire sont deux complexes qui ne le quitteront sans doute jamais. Sauf qu'au lieu de s'apitoyer sur son sort, il avance. Sans forcément s'en rendre compte, mais il avance. 

-Tu lui as dit quoi ? 

-Que je n'avais pas le temps. Et je suis retourné en cuisine.

Il soupire longuement en laissant ses yeux voguer dans le vide. 

-Tout le monde me regardait. Je n'arrivais pas à aligner deux mots, c'était affreux. 

-Arrête de te dévaloriser. Tu bégaies, et alors ? Les gens sont venus pour tes pâtisseries, pas pour tes qualités d'élocution. Je suis sûre que tu les as impressionnés avec tes créations et c'est tout ce qui compte. 

Il me prend tendrement dans ses bras. 

-A peine une heure après l'ouverture, il ne restait plus un seul Hollycious. 

Mes lèvres s'étirent amoureusement. 

-Tes clients ont bon goût. 

-Hum hum, souffle-t-il sur mes lèvres. 

Puis il se recule et attrape une petite boite blanche qu'il me tend. Mes yeux pétillent déjà de gourmandise. Je l'embrasse pour le remercier, je n'ai pas besoin de l'ouvrir pour savoir ce qu'elle contient. Une version inédite de notre Hollycious à nous, rien qu'à nous. 

Une heure plus tard, je suis de nouveau allongée sur le canapé. Louis a la tête posée sur ma poitrine, il tient Mila entre ses bras. Nos estomacs sont repus, il n'y a que nos mains qui bougent pour nous raconter chacun notre tour notre journée. La pénombre obscurcit la pièce, la nuit s'installe doucement dans l'appartement que nous avons choisi ensemble il y a deux ans. Nous avons décidé de rester vivre à Kinvara pour ne pas obliger Mila à changer d'école. 

Je sens la joue mal rasée de Louis me picoter la peau à travers mon pull, le bout de ses doigts qui se baladent délicatement sur ma cuisse. Je me laisse bercer par sa douceur qui me désarme encore quelques fois. J'ai finalement compris que c'était ça, le vrai amour. Prendre soin de l'autre, le porter le plus haut possible et l'aider à se relever quand il tombe. C'est ce que nous faisons l'un pour l'autre. Et c'est ce que Louis fera pour son fils, j'en suis persuadée, tout comme c'est ce qu'il fait déjà pour sa fille. 

Je ferme les yeux pour profiter encore un peu de notre bulle. Parce que dans une minute, j'ouvrirai la bouche pour dire à Louis que les contractions commencent. Et notre vie ne sera plus jamais la même. J'ai si hâte. 

FIN

            

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