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13   

Nos moments d'intimité se sont également fait la malle. Avec Mila constamment dans les pattes, impossible de nous accorder quelques minutes pour nous étreindre et parler tranquillement. C'est sûrement aussi pour cette raison que je bouillonne. 

En voulant attraper la dacquoise qui refroidit tranquillement sur le plan de travail, je fais tomber le saladier par terre et toute la ganache s'étale sur le carrelage. 

-Merde ! 

Je dis jamais de grossièreté mais celle-ci, elle est sortie toute seule. Par terre, en train de nettoyer ma bêtise, je bougonne sans m'arrêter. 

-Qu'est-ce qui se passe ici ? 

-J'ai tout fait tomber, répondé-je sans aucune chaleur. 

Abbi secoue la tête sans rien ajouter. Elle retourne en cuisine mais son intrusion m'agace encore plus. Alors que j'ouvre le frigo pour récupérer de quoi faire une nouvelle ganache, Mila revient à la charge. 

-Est-ce que je peux aller au parc avec maman ? 

Mes doigts se crispent sur une boite d'oeufs. 

-Quand ça ? 

-Maintenant. 

-Non, je dois terminer ma préparation d'abord, attends un peu. 

-Mais on peut y aller sans toi ! s'exaspère-t-elle. 

-Tu sais bien que je veux être là quand tu es avec elle. 

-Mais là, je suis avec elle et toi tu es en cuisine. Tu ne nous vois pas. Ça ne change rien si on va au parc. 

-Ça suffit Mila ! Je t'ai répondu maintenant soit tu attends et on va au parc ensuite, soit tu rentres à la maison. 

Elle soupire en levant les yeux au ciel et je dois rassembler tout mon self-control pour ne pas m'énerver pour de bon. Avant de déguerpir, elle s'arrête devant la porte vitrée menant à la salle pour vérifier son reflet dans le miroir. Elle réajuste quelques mèches de cheveux, lisse le tissu de sa robe. Puis elle disparait de l'autre côté de la cloison sans m'accorder un regard. 

Je me dépêche de terminer cette ganache de malheur. Je l'utiliserai demain, quand je garnirai la nouvelle tarte que j'ai créée spécialement pour le tea time: une tarte vanille, noisette et caramel au beurre salé. Une heure plus tard, toutes mes préparations sont terminées et la vaisselle est faite. La salle grouille encore de monde mais je vais pouvoir aller donner un coup de main à Abbi. A l'instant même où je passe la porte, Mila me saute dessus pour revenir à la charge. 

-C'est bon papa, tu as fini ? On peut y aller ? 

-Non pas encore, je dois aider Abbi. 

-Mais tu m'avais dit qu'on irait au parc quand tu aurais fini de cuisiner ! 

-Je sais mais tu vois bien que je ne peux pas laisser Abbi toute seule. 

-Mais... ! Alors laisse-moi aller m'amuser toute seule avec maman ! 

-Hors de question, tonné-je en dépassant ma fille pour clore cette énième discussion. 

-Mais pourquoi ? Elle peut très bien me surveiller ! s'emporte-t-elle pour de bon. 

Je me penche pour qu'elle puisse lire la détermination dans mon regard. Mes mains bougent doucement mais Mila ne manque pas la colère qui gronde dans chacun de mes signes. 

-Tu la connais depuis trois jours Mila. Je ne te laisse pas partir seule avec une inconnue. 

-Ce n'est pas une inconnue, c'est ma mère ! 

            

              

                    

« Il ne suffit pas d'accoucher pour être une mère ». Voilà ce que je voudrais lui répondre. Sauf que je ne veux pas la blesser. Alors je ravale mes paroles et je me dirige vers le comptoir sans rien ajouter. Abbi n'a rien manqué de notre prise de bec silencieuse. A peine ai-je attrapé un torchon pour essuyer les verres qu'elle m'interroge. 

-Qu'est-ce que voulait la petite ? Vous vous êtes engueulés ? Elle est fâchée ? Que s'est-il passé ? 

-Elle veut aller au parc avec Ariane, lâché-je entre mes dents serrées. 

-Au parc ? Mais pour quoi faire ? Elles sont très bien ici ! 

Sa mauvaise foi me ferait rire si la situation n'était pas aussi triste. 

-Je lui ai demandé d'attendre que j'ai fini de vous aider mais ça ne lui a pas plu. 

Abbi m'arrache le torchon des mains. 

-Va avec elle. Ne la laisse pas seule avec cette maudite femme. 

-Mais ! Il y a trop de monde, je ne peux pas partir maintenant ! 

-J'ai travaillé seule pendant des années, je peux bien me débrouiller. Allez file ! 

Un regard vers ma fille qui boude assise à côté d'Ariane et je capitule. Je remercie brièvement Abbi et me dirige vers le fond de la salle. 

-Allez viens, on y va. Mais on rentre dans une heure pour que je puisse travailler avec Holly. 

Mila se redresse d'un coup, la joie ayant déjà chassé sa colère. Elle se tourne vers Ariane pour lui prendre la main et la guider dans son sillage. Quand j'attrape mon manteau, les deux filles sont déjà dehors. L'adulte pivote pour me remercier. Elle semble aussi heureuse que ma fille. 

C'est quand je la vois ainsi que tout s'embrouille dans ma tête. Au plus profond de moi, je ressens le besoin impérieux de protéger Mila, de ne pas la lâcher et de prévenir un rapprochement trop rapide. Mais Ariane chamboule tout, tous les jours depuis qu'elle est revenue. Elle me force à lâcher du lest, à remettre mon emprise en question. Et je déteste ça. 

Ariane et Mila ont déjà atteint l'entrée du parc. Elles se précipitent vers les balançoires. Mila s'assoit, Ariane se poste derrière elle pour la pousser. Mila rit, s'amuse comme une folle. Elles jettent ensuite leur dévolu sur le toboggan dans lequel la petite demande à la grande de la rejoindre. Et je nous revois un an en arrière, moi installé à la place d'Ariane et Mila riant aussi intensément que maintenant. Assis tout seul sur mon banc, je me sens vide. 

Ces jours-ci, j'ai l'impression que Mila n'a plus besoin de moi. Et cette pensée me tue à petit feu.      

Dans ma poche, mon téléphone vibre. 

-Louis ? C'est moi, je suis désolée mais je ne vais pas pouvoir venir, lâche Holly d'une voix essoufflée. 

-Mais... pourquoi ? Tout va bien ? 

-Non, pas vraiment. Ma mère est tombée, elle s'est fait mal au bras, je l'emmène à l'hôpital. 

-Mince ! Mais elle va bien ? Où es-tu là ? 

-Chez mes parents. Elle va bien mais elle se plaint de l'épaule. Je préfère qu'elle voie un médecin. 

-Bien sûr, je comprends. Tiens-moi au courant. 

-D'accord. 

Elle raccroche sans plus de cérémonie et je me retrouve à nouveau seul, face au bonheur d'Ariane et Mila. L'idée de ne pas voir Holly ce soir me plombe encore plus le moral. Je soupire en laissant tomber ma tête en arrière. 

            

              

                    

Il commence à faire plus froid à mesure que le soleil disparait. Sur le chemin du retour, Ariane me remercie de leur avoir accordé ce moment de jeu. Je hoche la tête, elle n'insiste pas. Je crois qu'elle a compris qu'il ne faut pas trop m'en demander. 

Mila est surexcitée pendant toute la soirée. Elle est aux anges d'avoir joué avec sa mère, d'avoir écouté ses histoires et d'avoir partagé son goûter avec elle. Au moment de se coucher, elle met plus de quinze minutes pour choisir son pyjama. C'est la première fois qu'elle fait un tel cinéma mais elle a décidé qu'elle ne pouvait dormir qu'avec le plus beau. Quand je referme la porte de sa chambre après l'avoir bordée, je suis exténué. 

A ma grande surprise, Matthew m'appelle pour me proposer de passer me tenir compagnie avec Erin et Charlie. J'accepte sans hésiter. Une trentaine de minutes plus tard, les voici installés sur mon canapé, une bière à la main. Ils sont tous les trois surpris quand je leur raconte mes dernières péripéties. 

-Alors elle a vraiment changé ? me demande Charlie sans trop y croire.  

-Apparemment. Mais je me méfie. 

-Je te comprends, après ce qu'elle vous a fait, tu es obligé d'être vigilant. 

-Comment s'est passé son départ exactement ? s'enquiert Erin.

Je regarde mes amis qui ne connaissent rien de cette partie de ma vie. Je leur raconte alors brièvement mon histoire. Ils me posent plus de questions, je m'ouvre encore un peu. Erin prône le droit à une seconde chance tandis que Charlie se montre plus prudente. Matthew, lui, reste bien silencieux. Ses yeux ne cessent de voyager vers la jolie blonde et je me demande si elle fait semblant de ne pas voir à quel point il en pince pour elle. 

Quand ils mettent un terme à notre soirée improvisée, je les remercie d'être venus me changer les idées. Nous nous promettons de nous revoir très vite. Les filles s'engagent dans les escaliers, je retiens mon ami par le bras. 

-Tout va bien Matthew ? 

-Excuse-moi, j'étais un peu ailleurs ce soir. 

-Qu'est-ce qu'il se passe ? 

-C'est... Charlie, avoue-t-il en soupirant. Mais je t'appellerai demain pour t'expliquer. 

-D'accord. 

-Fais attention avec Ariane. Et surtout, fais attention à Mila. Il ne faudrait pas qu'elle se fasse trop d'idée si sa mère la plante encore une fois. 

-Je crois que c'est déjà trop tard, malheureusement. 

Matthew affiche une mine contrit. Il me tapote l'épaule en guise de soutien. 

-Allez j'y vais, les filles m'attendent. 

-Appelle-moi demain. 

-Promis ! 

Juste avant d'aller me coucher, j'écoute le message vocal que m'a laissé Holly. Elle a essayé de me joindre pendant la soirée mais je n'ai pas entendu mon téléphone sonner. Sa voix ne m'arrache aucun sourire. Elle semble fatiguée, anxieuse. Elle m'explique que sa maman est tombée dans le jardin et qu'elle s'est démis l'épaule. Le médecin lui a prescrit une attèle qui devrait la soulager. J'essaie de la rappeler mais les sonneries s'enchainent sans qu'elle ne réponde. Je m'endors avec la boule au ventre et je ne sais même pas pourquoi. 

Le lendemain, à peine ai-je ouvert les yeux que je compose déjà le numéro d'Holly. Pas de réponse. Je me suis levé tôt, bien plus tôt que d'habitude pour pouvoir finir toutes les pâtisseries. Il est à peine six heures du matin et je suis déjà en train de monter une chantilly. Je suis morose aujourd'hui et j'aurais bien besoin de parler à ma douce mais j'attends qu'elle me rappelle. Je ne veux pas la harceler. Heureusement pour moi, mon téléphone vibre peu avant sept heures. 

            

              

                    

-Holly ? Comment vas-tu ? 

-Fatiguée mais je vais bien.

-Et ta maman ? 

-Je viens de lui parler. Elle a bien dormi, elle n'a pas eu trop mal. 

-C'est une bonne chose. 

-Je passerai la voir ce soir après la classe. 

-Bien sûr. 

-Et toi ? Comment vas-tu ? 

Je lui raconte ma sortie au parc. 

-C'est normal que Mila soit si enthousiaste, ça ne veut pas dire qu'elle t'a remplacé. 

-Mouais... je ne sais pas trop. 

-Ne t'en fais pas, votre complicité ne disparaitra pas de si tôt. 

-On se voit quand nous ? 

-Je ne sais pas trop. J'essaierai de passer te voir avant de rentrer à Galway tout à l'heure. 

-D'accord. 

Nous discutons encore cinq bonnes minutes avant de raccrocher. Le nuage gris au dessus de ma tête ne s'est pas fait la malle, il s'accroche à moi une bonne partie de la journée. Mais j'ai la chance de recevoir la visite de Matthew qui me fait la surprise de grignoter un bout avec moi après le rush de midi. Nous nous installons dans l'arrière-cours du pub pour profiter des quelques rayons du soleil malgré le froid de l'hiver. Mon ami lève alors le voile sur ce qui le taraudait la veille. Il a annoncé à Charlie qu'il fréquentait quelqu'un - une collègue de boulot apparemment. Et mon amie blonde ne l'a visiblement pas très bien pris. Elle l'a félicité froidement avant de l'ignorer pendant plusieurs jours. Quand ils se sont revus hier, elle s'est montrée entreprenante. Matthew a décliné ses avances. Elle s'est alors remise à l'ignorer de plus belle. A bien y réfléchir, c'est vrai que je ne l'ai pas vue lui adresser un seul regard hier. 

-Elle va me rendre fou, geint-il en laissant sa tête s'échouer entre ses mains. 

-Elle veut te faire réagir. 

-Réagir ? Mais qu'est-ce qu'elle attend à la fin ?! 

-Ça mon pote, il va falloir que tu lui le demandes.  

-Je ne fais que ça, lui demander des explications, mais elle ne m'en donne jamais. 

-Alors prends un peu de distance. Ne la laisse pas avoir ce pouvoir sur toi. 

Matthew reste silencieux quelques instants, pensif. 

-C'est difficile...

-Je sais mais tu ne peux pas la laisser gâcher toutes tes relations. 

-Bon et toi, tu en es où avec ta jolie institutrice ?

Mon grand sourire parle pour moi. J'explique à Matthew à quel point je suis heureux de l'avoir dans ma vie. Nous papotons un moment, profitons d'une parenthèse que nous ne nous accordons que trop rarement. L'après-midi, je reprends place derrière les fourneaux avant d'aller récupérer Mila. Sur le chemin du retour, ma fille me demande si elle peut inviter sa copine Ella à dormir à la maison vendredi prochain. J'accepte. 

-Merci papa ! Tu es le meilleur papa de la terre entière ! s'exclame-t-elle avant de me sauter dans les bras. 

Je la serre fort contre mon coeur, essayant vainement de prolonger cet instant éphémère. Cela me fait un bien fou d'avoir ma fille rien que pour moi, sans sentir l'ombre d'Ariane planer sur nous. Alors que nous passons la porte du pub et que Mila court embrasser Abbi, mon téléphone s'excite dans ma poche. Numéro masqué. J'hésite à répondre mais je finis tout de même par appuyer sur la touche verte. 

            

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