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chapitre 5

Chapitre 5 : La première photo

Une semaine passe. Sept jours de messages suspendus, de nuits à moitié blanches, de sourires furtifs dans les couloirs de la maison. Léa a pris le rythme. Le matin, elle se lève avec un seul réflexe : attraper son téléphone. La présence de R en fond d’écran, une notification. Rien de plus.

Mais aujourd’hui, il est différent. Ses textos sont plus courts. Presque impatients.

« Tu n’as toujours pas voulu m’envoyer de photo. »

Léa est dans sa chambre, le soleil tape contre les volets. Elle est assise en short et débardeur, les jambes repliées sous elle.

« Je t’ai dit que je n’aime pas ma photo. »

« Ce n’est pas ce que tu as dit. Tu as dit : pas encore. »

« Alors pas encore. »

« Ça fait huit jours, Léa. Je t’ai décrit mon visage, mes mains, ma voix. Toi, tu restes un fantôme. »

Elle mord son stylo. Elle révise son cours de philo, mais rien ne rentre. Lui, il entre partout.

« Pourquoi c’est si important ? »

« Parce que j’ai besoin de savoir à qui je parle. »

« Tu parles à mes mots. »

« Tes mots me font imaginer ton corps. Mais ton visage, c’est autre chose. »

Elle frissonne. Il a raison. Elle lui a envoyé des descriptions, des mensonges, des vérités à moitié. Mais jamais son reflet.

Elle se lève, va dans la salle de bains. Elle s’observe dans le miroir. Cheveux bruns attachés en queue de cheval. Yeux noisette un peu fatigués. La cicatrice sur le menton, qu’elle cache souvent. Sans filtre, sans artifice, elle se trouve quelconque.

« Je ne suis pas belle », écrit-elle.

« Laisse-moi en juger. »

« Tu vas être déçu. »

« Je ne serai pas déçu. Envoie. »

Ses doigts tremblent. Elle prend son téléphone, lève l’appareil. Elle cadre son épaule, son cou, ses cheveux. Pas le visage. Juste une ombre. Elle déclenche. Une photo floue, mystérieuse. En dessous du menton.

Elle l’envoie.

« Voilà. Sans visage. »

Le silence. Une minute. Deux.

« Tu es cruelle, Léa. »

« Pourquoi ? »

« Tu me donnes une épaule, une nuque, et tu t’arrêtes là. Tu sais ce que ça me fait ? »

« Quoi ? »

« L’envie d’arracher le reste du voile. »

Elle ne répond pas. Son cœur tambourine.

Il écrit : « Maintenant, envoie ton visage. »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que tu vas me juger. »

« Je t’ai déjà jugée. Je t’ai trouvée intelligente, drôle, dangereuse. Ton visage n’y changera rien. Envoie. »

Elle résiste. Elle pose le téléphone sur le lit. Elle fait le tour de la chambre. Elle a peur. Peur qu’il la trouve laide. Peur qu’il disparaisse. Peur qu’il soit réel.

« Donne-moi un motif », écrit-elle.

« Un motif ? »

« Oui. Une raison de te faire confiance. »

« Je n’ai pas de raison. Je suis un inconnu. Mais toi, tu as envie de le faire. Sinon tu ne demanderais pas un motif. »

Il la connaît trop bien.

Elle reprend son téléphone. Cette fois, elle enlève son élastique. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Un peu de rouge sur les lèvres. Un faux air d’elle-même. Elle sourit à peine. Déclenche. Regarde la photo. Elle la trouve potable. Pas magnifique. Mais honnête.

Elle envoie.

Long silence. Très long. Elle a l’impression d’être nue sur une scène.

Puis : « Tu es belle. »

Elle souffle. « Tu mens. »

« Jamais. Tes yeux sont plus clairs que tu ne le disais. Et ta cicatrice, elle ressemble à une virgule. J’aime les virgules. Ça marque une pause. »

Elle ne peut pas s’empêcher de sourire. Ses yeux piquent un peu.

« Merci », écrit-elle.

« Maintenant, c’est mon tour. »

Avant qu’elle puisse répondre, une photo arrive. Un homme. Pas un selfie étudié. Une photo prise à la va-vite, miroir de salle de bains, téléphone devant le visage. Il se cache encore un peu. On voit une mâchoire carrée, des épaules larges, un t-shirt noir. Les cheveux bruns, un peu en désordre. Pas de sourire.

« Cache-t’on encore ? » demande-t-elle.

« Je ne me cache pas. Je prépare le terrain. »

« Montre tes yeux. »

« Bientôt. »

« R. »

« Oui. »

« Tu es réel. »

« Je l’ai toujours été. »

La nuit est tombée. Sa mère est en bas, regarde la télévision. Léa est seule dans sa chambre, le téléphone collé à la main. Le jeu a changé de nature. Ils ont échangé des fragments de chair. Rien que des pixels, mais qui pèsent des tonnes.

Il écrit : « J’ai gardé ta photo. »

« Moi aussi, j’ai gardé la tienne. »

« Tu sais ce que je vais faire, maintenant ? »

« Quoi ? »

« La regarder. Beaucoup. Et penser à toi. »

Ses joues brûlent. Elle devrait dire quelque chose d’intelligent, de distant. Mais elle écrit juste : « Pense à moi, alors. »

Le silence revient. Puis un message plus grave.

« J’exige plus. »

« Exiger ? »

« Oui. Je ne te demande plus. J’exige. »

« Tu n’as aucun droit sur moi. »

« J’ai le droit que tu me donnes. Et tu me donnes tout, Léa. Lentement, mais tout. »

Elle pose le téléphone sur son ventre. Il a raison. Elle lui donne tout. Sa solitude, ses mensonges, son visage. Bientôt, elle lui donnera plus.

Elle écrit : « Je ne suis pas un objet. »

« Je ne te traite pas comme un objet. Je te traite comme quelqu’un que je veux posséder. Il y a une différence. »

La phrase est violente et douce à la fois. Elle ne sait pas quoi répondre.

« Tu veux me posséder ? »

« Oui. Par les mots. Par l’attente. Par la nuit. Je veux que tu penses à moi quand tu fermes les yeux. »

« C’est déjà le cas. »

« Alors j’ai gagné. »

Elle se sent vaincue. Mais c’est une défaite qu’elle a cherchée.

Il enchérit : « Envoie-moi une autre photo. Sans visage, si tu veux. Mais envoie. »

« Quel genre ? »

« Celui que tu veux. Celui que tu n’as montré à personne. »

Elle hésite. Elle se lève. Enlève son débardeur. Reste en soutien-gorge noir, simple, sans fioritures. Elle prend son téléphone, cadre son ventre, ses côtes. Pas ses seins. Juste la ligne de son torse, la naissance de son cou. Elle déclenche, regarde la photo. C’est intime sans être obscène.

Elle l’envoie.

Long silence. Très long. Puis : « Tu es magnifique. »

« Ce n’est rien. »

« Pour toi, rien. Pour moi, c’est tout. »

Elle a envie de pleurer. De joie ? De peur ? Elle ne sait pas.

Il écrit : « Maintenant, je vais me coucher. Et je vais rêver de toi. »

« Bonne nuit, R. »

« Bonne nuit, mon erreur. »

Le lendemain, il en exigera plus. Elle le sait. Et elle a peur de ne pas savoir dire non.

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