Chapitre 6
Chapitre 6 : Les doigts de mots
Le lendemain, Léa se réveille avec une sensation nouvelle. La photo de la veille, celle où elle était en soutien-gorge noir, lui colle à la peau. Elle n’a pas honte. Pas vraiment. Mais elle sent que quelque chose a basculé.
Elle regarde son téléphone. Aucun message. Elle attend, le temps de prendre son petit-déjeuner, de se doucher, de s’habiller. Rien. Elle commence à s’inquiéter. Elle n’ose pas écrire la première. Peur de paraître trop demandante.
À onze heures, il écrit : « J’ai regardé ta photo. Pendant des heures. »
Son cœur bombe.
« Tu es bizarre », répond-elle.
« Non. Amoureux des détails. Ton soutien-gorge n’est pas ajusté à gauche. La bretelle tombe un peu. J’aime ça. »
Elle baisse les yeux sur sa poitrine. Il a raison. Sur la photo, la bretelle gauche glissait sur son épaule. Elle n’avait même pas remarqué.
« Tu observes trop. »
« C’est mon job. Observer. Détailler. Et toi, tu es une œuvre d’art. »
« Arrête. »
« Jamais. »
La conversation s’engage mollement. Il parle de ses cours, elle de ses révisions. Mais rapidement, le ton change. Il devient plus lent. Plus lourd.
« Léa, j’ai pensé à toi cette nuit. »
« Moi aussi. »
« Je ne pense pas à toi comme tu crois. »
« Comment alors ? »
« Je t’ai touchée. »
Elle se redresse sur sa chaise. « Tu m’as touchée ? »
« Par les mots. J’ai imaginé mes doigts sur ta nuque. La photo que tu m’as envoyée, celle où on voit ton cou… J’ai suivi la ligne. »
Elle pose le téléphone une seconde. Ses mains tremblent. Elle n’a jamais parlé comme ça avec personne. Les garçons de son âge sont gauches. Lui, il sait.
« Continue », écrit-elle.
« Tu veux que je continue ? »
« Oui. »
Il prend son temps. Chaque message met une minute à arriver. Elle le sent qui réfléchit, qui pèse chaque mot.
« D’abord, je pose ma main sur ta nuque. Juste les doigts. Sans pression. Ta peau est chaude, tu as des petits cheveux qui s’envolent. »
Léa ferme les yeux. Elle imagine sa main à lui. Inconnue. Large, fine, celles d’un homme qui écrit.
« Ensuite, je descends le long de ta colonne vertébrale. Doucement. Une vertèbre après l’autre. Je compte. »
« Combien ? » demande-t-elle.
« Trente-trois. Mais je prends mon temps. Arrivé en bas, je m’arrête. »
« Pourquoi tu t’arrêtes ? »
« Parce que j’aime quand tu as peur que je continue. »
Elle ouvre les yeux. Sa chambre est vide. Mais elle ne l’est plus. Elle sent son dos parcouru par une main fantôme.
« R, tu fais quoi, là, exactement ? »
« Je te dessine. Avec mes mots. »
« C’est dangereux. »
« J’aime le danger. »
Elle se lève. Elle va vers la fenêtre. Le ciel est blanc de chaleur. Elle entend des enfants jouer dans la rue. Une vie normale, dehors. Dedans, tout est brûlant.
Elle revient à son téléphone.
« Tu as déjà touché une fille comme ça ? »
« Une fille, oui. Mais pas comme toi. Toi, c’est différent. »
« Différent comment ? »
« Je ne veux pas juste te toucher. Je veux marquer. »
« Marquer ? »
« Oui. Que tu sentes mes doigts longtemps après que j’aie arrêté. »
Léa mord son poing. C’est trop. C’est délicieux. Elle a peur de devenir folle.
« Tu m’as déjà marquée », écrit-elle.
« Tant mieux. »
L’après-midi passe. Ils continuent, mais moins intenses. Parfois il lui parle de choses banales : ce qu’il a mangé, la musique qu’il écoute, le bruit de son coloc. Ces moments normaux la rassurent. Il est humain, pas un prédateur. Juste un homme seul qui écrit à une fille seule.
À dix-sept heures, il envoie : « Tu es rouge, en ce moment ? »
« Pourquoi ? »
« Parce que chaque fois que je te touche en mots, tu rougis. Je le sens. »
« Tu ne peux pas sentir ça. »
« Si. Je te connais. »
Elle touche sa joue. Elle est brûlante. Il a raison, comme toujours.
Elle décide de contre-attaquer.
« Et toi, tu es dur quand tu penses à moi ? »
Silence. Elle ose. Elle n’aurait jamais cru écrire ça un jour. Le silence dure une minute. Puis :
« Oui. »
« Bien. »
« Tu es cruelle, Léa. »
« Tu l’as dit. »
Ils s’arrêtent. La pression redescend. Léa va boire un verre d’eau. Elle s’assoit sur son lit, respire. Son corps est tendu. Elle a envie d’autres choses, des choses qu’elle n’ose pas nommer.
Le soir tombe. Sa mère lui crie de l’aide pour le dîner. Elle range son téléphone, descend, coupe des légumes. Sa mère parle du travail, d’une voisine, de la lessive. Léa hoche la tête, mais son esprit est ailleurs. Il est dans les mains de R.
Après manger, elle remonte. Un message l’attend.
« Tu es revenue. »
« Oui. Ma mère ne sait rien. »
« Personne ne sait rien. C’est notre secret. »
Elle aime cette phrase. Notre secret. Comme une promesse.
« R, tu ne vas pas me faire du mal, hein ? »
« Pourquoi cette question ? »
« Parce que j’ai peur. Parce que je suis jeune. Parce que tu pourrais être n’importe qui. »
« Je ne te ferai pas de mal. Je te le promets. »
« Les promesses, ça se casse. »
« Pas les miennes. »
Elle voudrait le croire. Elle veut croire en lui. Parce que sans cette croyance, elle n’est qu’une fille stupide qui envoie des photos à un étranger.
Il écrit : « Ferme les yeux. »
« Pourquoi ? »
« Fais-moi confiance. Ferme-les. »
Elle obéit. Le noir derrière ses paupières.
« Maintenant, imagine que je suis derrière toi. Mes mains sur tes épaules. Je ne bouge pas. Je respire. Toi aussi. »
Elle respire. Sa poitrine se soulève. Elle l’imagine, ce corps d’homme, son t-shirt noir, sa mâchoire carrée. Derrière elle.
« Tu les sens ? »
« Oui. »
« Bien. Reste comme ça. »
Elle reste immobile une minute. Deux. Puis elle ouvre les yeux.
Elle écrit : « Tu es un sorcier. »
« Non. Juste un homme qui sait ce qu’une fille veut entendre. »
« Et tu veux quoi, toi ? »
« Que tu ne m’oublies pas. Même quand tu ne m’écris pas. »
« Impossible de t’oublier. »
« Alors j’ai réussi. »
Il est vingt-trois heures. Léa est épuisée, vidée, pleine. Elle n’a jamais été aussi vivante.
« Je vais me coucher », écrit-elle.
« Dors bien, Léa. »
« R. »
« Oui ? »
« Tes doigts, ce soir… ils restent sur moi ? »
« Toute la nuit. »
Elle éteint le téléphone. Dans le noir, elle pose sa main sur sa propre nuque, là où il a dit les poser. Elle ferme les yeux. Et elle sourit.
