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Chapitre 3

Chapitre 3 : La première fissure

Le soir tombe. Léa est allongée sur son lit, le téléphone collé à la main. Elle attend. Elle ne veut pas écrire la première, alors elle fixe l’écran, le ventilateur, le plafond. Son cœur pompe doucement.

La vibration arrive à vingt-deux heures douze.

« Je suis libre. Toi aussi ? »

Elle sourit dans le noir.

« Oui. Je t’attendais. »

« Tu m’attendais ? C’est dangereux d’attendre quelqu’un qu’on ne connaît pas. »

« Je prends le risque. »

« Moi aussi, apparemment. »

La conversation reprend comme une mécanique bien huilée. Ils parlent de leur journée. Lui a relu des poèmes pour préparer ses futurs cours. Elle a regardé une série nulle. Rien d’extraordinaire. Mais chaque mot a un double sens, une légèreté suspendue.

Léa se sent pousser des ailes. Elle ose demander :

« R, tu penses à quoi, là, tout de suite ? »

« À tes cheveux. Tu as dit qu’ils étaient longs et bruns. J’imagine comment ils tombent sur ton visage. »

Elle se redresse. Personne ne lui a jamais parlé comme ça. Pas avec cette précision, cette lenteur.

« Et après ? » écrit-elle.

« Après, je pense à ta nuque. La partie qu’on cache. Celle qu’on montre quand on attache ses cheveux. »

Ses doigts touchent machinalement sa nuque. La peau y est chaude.

« Tu es poète, ce soir. »

« Non. Juste honnête. »

Le silence. Puis un nouveau message. Plus court. Plus coupant.

« Tu as quel genre de corps, Léa ? »

Elle sursaute. C’est la première fois qu’il utilise son prénom. Léa. Pas toi, pas ma belle, rien. Son vrai prénom. Cela rend la question plus intime. Plus vulnérable.

Elle hésite. Elle devrait changer de sujet, mettre une barrière. Mais ses doigts bougent tout seuls.

« Pourquoi tu veux savoir ? »

« Parce que j’ai besoin de t’imaginer. Pour que ce soit réel. »

« Ce n’est pas réel, justement. On est derrière des écrans. »

« Si pour toi ce n’est pas réel, arrête de me répondre. »

Il marque un point. Elle ne peut pas arrêter. Elle ne veut pas.

Elle écrit, lentement : « Je suis fine. Pas très musclée. Des hanches un peu larges. Et toi ? »

« Mince. Épaule large. Des mains. »

« Des mains ? »

« Oui. Mains d’homme qui écrit. Longues, fines. »

« Tu te trouves beau ? »

« Assez pour que les filles me regardent. Pas assez pour que je sois prétentieux. Et toi, tu es belle ? »

« Assez pour qu’on me regarde. Pas assez pour qu’on s’arrête. »

Il répond : « Je me serais arrêté. »

Elle sent ses joues brûler. Il ne s’arrête pas, d’ailleurs.

Les mots deviennent plus lourds. Il parle de sa bouche, de ses lèvres, de ce qu’il aimerait lui dire en face. Elle lit, relit, ne répond pas tout de suite. Parfois, elle pose le téléphone sur son ventre, respire, reprend.

Il écrit : « J’aime quand tu ne réponds pas. Ça veut dire que je t’ai touchée. »

« Ce sont des mots. Pas des doigts. »

« Les mots sont mes doigts. Pour l’instant. »

Elle mord son poing. Il va trop loin. Pourtant, elle ne veut pas qu’il s’arrête. Une partie d’elle, la plus sombre, la plus faim, réclame plus.

Elle ose : « Et qu’est-ce que tes mots touchent chez moi ? »

« Ta fierté. Ton envie. »

Il ne parle pas encore de sexe. Pas directement. Mais tout y mène.

Puis le message qui change tout.

« J’imagine tes hanches. Celles que tu as dites. Larges. J’aimerais poser mes mains dessus. Juste les poser. D’abord. »

Léa expire fort. C’est la première remarque ouvertement physique. Pas floue. Pas poétique. Réelle.

Elle devrait couper. C’est un inconnu. Il peut être n’importe qui. Elle a dix-sept ans. Lui vingt-trois. Mais elle continue.

« Et ensuite ? »

« Ensuite, je les remonterais le long de tes côtes. Doucement. Pour compter combien de secondes tu mets à frémir. »

« Tu es arrogant. »

« Tu n’as pas dit non. »

Elle n’a pas dit non. C’est vrai.

Elle change d’angle, se protège par la provocation.

« Tu fais ça avec toutes les filles qui t’envoient des messages au hasard ? »

« Tu es la première. Et toi, tu envoies des messages au hasard à tous les garçons ? »

« Non. Toi, tu es une erreur. »

« Une belle erreur. »

Elle rit nerveusement. Elle ne maîtrise plus rien.

Il enchéri : « Tu sais ce que j’aime chez toi ? Ta façon de te croire forte. Comme si ces mots ne te faisaient rien. Mais si. Je le sens. »

Le téléphone devient brûlant dans sa main.

Elle répond, les doigts tremblants : « Tu te prends pour un dieu. »

« Non. Juste un homme qui lit entre les lignes. »

La nuit s’épaissit. La chambre est noire sauf la lueur de l’écran. Léa a chaud. Un vertige. Elle n’est plus sûre d’où elle va.

Il écrit : « Je vais me coucher. »

« Déjà ? »

« Tu veux que je reste ? »

« … »

« Ce point-virgule, c’est un oui ou un non ? »

« C’est un je ne sais pas. »

« Très bien. Alors je te laisse réfléchir. Mais avant de partir, réponds-moi sincèrement. Quand tu penses à moi, qu’est-ce que tu ressens ? »

Elle se lève, fait les cent pas dans la chambre. Ce type la met à nu. Elle pourrait mentir. Mais elle est fatiguée de mentir.

« Du désordre. »

« Désordre comment ? »

« Dans ma tête. Dans mon ventre. J’ai l’impression de faire quelque chose de mal. Mais je n’ai pas envie d’arrêter. »

Long silence. Puis :

« Moi non plus, Léa. Moi non plus. »

Il ajoute : « Bonne nuit. »

« Attends. »

« Quoi ? »

« Tu as dit que tu m’appellerais, un jour. »

« Bientôt. Promis. »

« R. »

« Oui ? »

« Merci de ne pas être un vieux dégueulasse. »

« Je peux l’être si tu veux. »

Elle sourit dans le noir. « Bonne nuit, R. »

Elle éteint l’écran. Le noir total. Dans son lit, elle se tourne, se retourne. La remarque sur ses hanches tourne en boucle. Ses doigts, ses mains, ses côtes. Pour la première fois, elle touche son propre ventre en pensant à lui.

Ce n’est plus un jeu.

Son téléphone vibre une dernière fois. Un message qu’il a envoyé au même moment qu’elle éteignait.

« J’ai oublié de te dire : j’aime ta cicatrice. Celle du menton. Elle te rend unique. Dormais bien, mon erreur. »

Elle rallume, lit, éteint, rallume encore.

Elle ne répond pas. Elle n’a pas les mots.

Elle colle le téléphone contre sa poitrine, ferme les yeux, et son dernier mot de la nuit est le même que sa première pensée du matin, silencieuse, dévorante : R.

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