Chapitre 2
Chapitre 2 : Le premier jeu
Le lendemain, Léa se réveille avec une idée fixe.
Son téléphone est posé sur la table de nuit. Elle l’attrape avant même d’ouvrir les yeux. Rien. Pas de message. Elle se sent stupide. Espérer qu’un inconnu écrive ? Elle pose l’appareil, se lève, boit un verre d’eau. La maison est silencieuse. Sa mère est déjà partie au travail.
Elle s’installe dans la cuisine, un bol de céréales devant elle. Elle ouvre la conversation. La dernière phrase d’hier lui revient : Tu vas me coûter des nuits blanches.
Elle n’a pas mal dormi, bien au contraire. Elle a rêvé d’une voix grave, sans visage. Un rêve flou, doux, interdit.
Elle tape, efface, retape.
« Réveillé ? »
La réponse fuse moins d’une minute après.
« Depuis une heure. Je suis un lève-tôt. Et toi, tu as bien dormi ? »
« Comme un bébé », ment-elle. « Et anonyme, tu fais quoi de ta matinée ? »
« Je prépare mes cours. Toi, tu glandes encore ? »
Elle sourit. Il la taquine. Elle aime ça.
« Je glande professionnellement. C’est mon job d’été. »
« Payé combien ? »
« En sourires. C’est un salaire de misère. »
« Je t’en envoie un, alors. »
Elle attend. Rien ne vient. Elle écrit : « Tu as oublié le sourire. »
« :) Tu l’as vu ? »
« À peine. Tu peux mieux faire ? »
« Un jour, peut-être. En vrai. »
La phrase claque comme une promesse. Léa repose son téléphone. Son cœur bat plus vite. En vrai. Il a dit en vrai. Jusqu’ici, c’était virtuel, sécurisé, sans risque. L’idée de le croiser un jour la terrifie et l’excite à la fois.
Elle change de sujet.
« Tu prépares quels cours ? »
« De la littérature. Je vais aider des étudiants à commenter des textes. Passionnant, hein ? »
« Tu te moques ? »
« Un peu. Mais j’aime ça. Les mots, les doubles sens, ce qu’on peut cacher derrière une phrase. »
Léa sent qu’il ne parle pas seulement des cours. Elle décide de le relancer.
« Par exemple ? »
« Par exemple, toi, quand tu écris “je glande”, je sais que tu t’ennuies mais que tu ne veux pas le dire. »
« Psychologue, en plus. »
« Non. Juste observateur. »
Elle finit ses céréales. La matinée s’étire. Elle reste à table, téléphone en main, comme aimantée. La conversation s’installe, tranquille, presque normale. Ils parlent de la chaleur, de leurs musiques préférées, des séries qu’ils binge-watchent. Rien de très intime. Mais chaque réponse de lui la surprend. Il a toujours un mot plus intelligent, plus drôle, plus doux.
À un moment, elle écrit : « Tu as un prénom, quand même. Je peux pas t’appeler anonyme toute la vie. »
« Toute la vie ? Tu prévois qu’on dure longtemps ? »
Elle mord sa lèvre. Elle est allée trop loin. Elle essaie de rattraper.
« C’est une façon de parler. »
« Bien sûr. Appelle-moi R. »
« R comme quoi ? »
« R comme rien. Comme un secret. »
« R comme Raphaël ? Roméo ? Rodolphe ? »
« Tu veux mon âge, ma taille, mon poids aussi ? »
« Pourquoi pas », ose-t-elle.
« 1m82, cheveux bruns, yeux clairs. Et toi ? »
Elle hésite. Donner une description, c’est déjà se montrer. Mais elle a envie qu’il l’imagine.
« 1m65, cheveux longs, bruns aussi. Yeux noisette. Et une cicatrice sur le menton. »
« Une cicatrice ? »
« Tombée à vélo à huit ans. »
« J’aime bien les filles qui ont vécu. »
Elle rit toute seule dans la cuisine.
« Tu es bizarre, R. »
« Merci. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait cette semaine. »
La matinée passe. Parfois ils s’arrêtent quelques minutes, puis l’un des deux relance. C’est une danse légère, sans pression. Léa n’a jamais connu ça. Elle se sent comprise sans en dire trop.
Vers midi, sa mère rentre pour déjeuner.
– Tu es encore sur ton téléphone ? lance-t-elle en posant son sac.
– Je discute, répond Léa en rangeant vite son téléphone.
– Avec qui ?
– Une amie.
Elle déteste mentir à sa mère, mais elle ne peut pas lui dire qu’elle envoie des messages à un inconnu de vingt-trois ans. Trop dangereux. Trop compliqué.
Sa mère prépare des pâtes. Léa l’aide en coupant des tomates. Son téléphone vibre dans sa poche. Elle résiste. Puis il vibre encore. Et encore.
Sous le regard de sa mère, elle ne peut pas vérifier. Elle serre les dents.
Dès que sa mère repart, elle se précipite sur l’écran.
Trois messages.
« Tu m’as abandonné. »
« Je rigole. »
« En vrai, j’aime bien parler avec toi. C’est bizarre comment on se connaît déjà. »
Léa lit et relit. On se connaît déjà. C’est faux. Ils ne savent rien l’un de l’autre. Pas de visage, pas de vrai prénom, pas d’adresse. Pourtant, elle a l’impression qu’il la voit. Qu’il devine ses silences.
Elle répond : « Désolée, ma mère est rentrée. Je te jure que je ne t’ai pas oublié. »
« Ta mère ? Tu habites encore chez elle ? »
Elle sent le piège. Elle a dit dix-huit ans. Une fille de dix-huit ans peut vivre chez ses parents, c’est plausible.
« Oui, les études coûtent cher. Et toi, tu vis seul ? »
« En coloc. Avec un mec bruyant. Mais je m’isole dans ma chambre, mes bouquins, mon téléphone. »
« Et moi. »
« Toi, tu es dans mon téléphone. C’est mieux qu’un bouquin. »
Elle lui envoie un smiley. Puis, soudain, une pulsion. Elle veut le pousser un peu, voir comment il réagit.
« Tu te rappelles hier, quand tu as parlé de nuits blanches ? »
« Oui. »
« J’ai réfléchi. De quoi aurais-tu envie, exactement ? »
Long silence. Elle redoute d’avoir franchi une ligne. Mais il répond, lentement :
« De savoir à quoi tu penses quand tu es seule le soir. »
Elle ne s’attendait pas à ça. Elle croyait qu’il parlerait de corps, de baisers, de choses sales. Mais il veut ses pensées. C’est plus intime. Plus dangereux.
Elle se lève, va dans sa chambre, ferme la porte.
Elle écrit : « Je pense à rien de spécial. J’écoute la musique, je regarde le plafond. »
« Tu mens. »
« Comment tu sais ? »
« Parce que tu as arrêté de m’écrire pendant une minute. Tu réfléchissais. »
Ce type la déshabille sans la voir. C’est troublant. Elle sent ses joues chaudes. Elle est seule, mais elle se sent observée.
Elle ose : « Je pensais à ta voix. C’est bête parce que je ne l’ai jamais entendue. Mais je l’imagine. Grave. Lente. »
« Et ça te plaît ? »
« Oui. »
« Alors un jour, je t’appellerai. Si tu veux. »
« Je veux. »
Elle a dit ça vite, trop vite. Le téléphone sonne. Elle sursaute. C’est un appel masqué. Son cœur s’arrête une seconde. Elle n’est pas prête. Elle refuse.
Elle écrit aussitôt : « Pas maintenant. Pas encore. »
« Comme tu veux. Mais tu vois, toi aussi tu as peur du réel. »
« J’ai pas peur. »
« Si. Moi aussi. C’est pour ça que j’aime les écrans. On y est plus courageux. »
Elle n’a pas de réponse. Il a raison. Derrière l’écran, elle est audacieuse, provocante. Dans la vie, elle n’oserait jamais.
Pour cacher sa gêne, elle écrit : « Raconte-moi ton pire secret. »
« Trop tôt. Et toi ? »
« Je te dirai quand tu me diras le tien. »
« Marché conclu. »
Ils restent silencieux quelques minutes, comme un pacte suspendu. Puis il écrit : « Je dois y aller. Les cours à préparer. »
« D’accord. »
« Mais je reviens ce soir. »
« Je serai là. »
Elle pose le téléphone. Le ciel est blanc de chaleur. Elle se met au lit, le ventilateur en face. Elle sent son ventre frémir. Juste des textos. Rien que des textos. Et pourtant, elle est déjà accro.
Son téléphone vibre une dernière fois.
« Ah, au fait : j’ai décidé. Tu ne m’appelleras pas anonyme. Tu m’appelleras R. Et je te donnerai mon vrai nom quand tu auras gagné ma confiance. »
« Et comment je gagne ta confiance ? »
« En restant. En ne disparaissant pas. Comme moi. »
Léa relit cette phrase jusqu’à la mémoriser.
