Bibliothèque
Français
Chapitres
Paramètres

Chapitre 2– Ligne de faille

Mila

Je reste plantée là, stupide, avec l’impression qu’il vient de me frôler la peau sans lever le petit doigt. Je cligne des yeux, puis secoue la tête. Il faut que je me concentre. L’équipage s’active. Zoé entre à son tour, avec ce sourire mielleux qu’elle ne réserve qu’aux situations où elle sent une proie à partager.

– Il est encore plus froid que ce qu’on racontait, souffle-t-elle, moqueuse. Mais canon… Tu ne trouves pas ?

Je hausse les épaules.

– Peut-être. Je le connais pas encore.

Mensonge.

Je le connais déjà trop.

Elle ricane doucement, comme si elle flairait déjà quelque chose. Zoé est fine. Belle. Toxique. Elle a le regard d’une chatte affamée et les griffes prêtes. Elle sent quand une autre femme brûle pour un homme. Et elle ne recule jamais.

– J’espère qu’il n’a pas de préférence. Ce serait dommage qu’il ne goûte pas à tout ce qu’on peut lui offrir.

Elle me lance un regard en coin, provocateur, puis disparaît vers l’arrière de la cabine.

Je reste là, seule, le souffle court. Mon uniforme me semble trop étroit. Ma peau me démange. J’ai besoin d’air. D’espace. D’un foutu orage pour faire retomber la tension.

Mais c’est lui qui revient.

Nolan sort du cockpit, son regard fixé droit devant lui. Il passe près de moi, très près. Assez pour que nos bras s’effleurent. Assez pour que l’odeur de son parfum vienne m’envelopper à nouveau. C’est subtil. Boisé. Fumé. Masculin.

Il ne me regarde pas. Pas tout de suite. Mais juste avant de franchir la porte vers la zone de service, il s’arrête. Se retourne.

– Procédez à la vérification finale. Je veux un compte-rendu clair avant la montée des passagers. Avec vous. En tête.

Son ton est sec. Sans émotion. Mais dans ses yeux, il y a autre chose.

Du défi.

Du feu.

Je hoche la tête.

– Bien, commandant.

Il incline à peine le menton. Puis il disparaît à nouveau.

Je pose une main sur la paroi froide du fuselage pour ne pas vaciller. Mes jambes tremblent. Mon cœur tambourine. Je n’ai jamais connu un tel trouble. Il me traite comme une simple membre d’équipage, et pourtant… chaque ordre claque comme une caresse brutale.

Je prends une longue inspiration.

Les passagers ne vont pas tarder. L’avion va s’emplir de bruit, de voix, de mouvements. Mais moi, je suis ailleurs.

Dans cette zone invisible entre le contrôle et la perte de soi.

Entre l’obéissance…

Et l’envie furieuse de désobéir.

2h47 – Altitude de croisière , Vol 438

Le silence dans la cabine est ponctué de ronflements discrets, du cliquetis des ceintures qu’on ajuste dans le noir, du souffle doux de l’air conditionné. Tous les passagers dorment, ou du moins essaient. La lumière tamisée baigne le couloir central d’un halo doré qui rend tout plus feutré, presque irréel.

Je vérifie une dernière fois les rideaux, les allées, les portes des compartiments arrière. Zoé est en pause dans la cabine de repos, probablement déjà déchaussée, ses bas glissés sur ses chevilles, son corps étalé dans un luxe paresseux. Je n’ai pas envie de la croiser. Pas maintenant.

Ma tête est ailleurs.

Ou plutôt... avec lui.

Depuis le décollage, Nolan est resté invisible. Aucun mot de trop, aucune familiarité. Il agit comme si je n’existais pas. Mais à chaque appel radio, à chaque échange professionnel, je sens cette tension imperceptible dans sa voix. Une retenue. Une ligne qu’il refuse de franchir.

Je déteste ce genre de tension. Je déteste... à quel point j’en ai envie.

Je m’avance vers la petite cuisine, ramasse une bouteille d’eau, et au moment où je tourne la tête, le coucou lumineux du panneau clignote.

Turbulences prévues – Veuillez rejoindre votre siège.

Je fronce les sourcils. Rien ne semblait prévu sur le radar. L’avion tremble une première fois, une secousse légère mais vive, puis une autre, plus forte. Les lumières vacillent. J'entends une bouteille tomber à l’arrière.

— Merde, je lâche à voix basse.

Un choc résonne dans l’habitacle. Une valise mal fermée s’ouvre, et l’un des compartiments au-dessus du rang 17 se déverrouille soudain. Un claquement sec, brutal.

— Attachez-vous immédiatement, annonce une voix dans le haut-parleur. Mila, en cabine centrale.

C’est lui.

Sa voix.

Tranchante.

Je cours vers le compartiment.

La turbulence suivante est plus violente. L’avion tangue brusquement. Mon épaule heurte la cloison. J’ai à peine le temps de stabiliser mon équilibre que le commandant sort du cockpit — en uniforme, mais sans sa veste, chemise blanche ouverte au col, manches relevées jusqu’aux avant-bras. Sa mâchoire est serrée.

— Bouge pas, ordonne-t-il en s’approchant du coffre ouvert.

Il attrape une sangle et l’enroule autour de la poignée du compartiment. Mais un choc violent fait décaler la valise à moitié tombée. Elle glisse et manque de frapper un passager assoupi.

Je tends la main par réflexe, pour la bloquer. Trop tard. Mon genou cède sous la pression du mouvement.

Et là, il me rattrape.

Ses bras m’enveloppent. Durs. Forts. Brûlants.

Mon dos heurte son torse, et je sens tout. Son souffle contre ma nuque. La chaleur de ses bras. Son cœur qui bat fort, très fort, contre mes omoplates. Il me tient si fermement que je ne bouge plus. Que je ne respire plus.

— Est-ce que ça va ? souffle-t-il, tout près.

Je ferme les yeux une seconde.

— Oui... Merci.

Mais il ne me lâche pas.

Ses mains glissent le long de mes bras, comme s’il vérifiait que je ne suis pas blessée. Comme s’il cherchait... autre chose. Je retiens un frisson. Mes doigts tremblent légèrement. Sa peau est brûlante contre la mienne. J’ai envie de me retourner. De le regarder. De le provoquer.

Mais je ne bouge pas. Pas encore.

Téléchargez l'application maintenant pour recevoir la récompense
Scannez le code QR pour télécharger l'application Hinovel.