CHAPITRE 6 LES DERNIÈRES VOLONTÉS D’ÉLISABETH
La clé USB est brûlante dans ma paume.
« À écouter si J1 trouve J2. Dernières volontés d’É. Castellan. »
J1 a trouvé J2. Cette nuit. Dans le cimetière. Dans la chambre 1998. Élisabeth a échoué.
Je n’ai pas d’ordinateur ici. À la morgue. Juste mon téléphone. Je branche l’adaptateur USB-C que je trimballe toujours pour charger mon tel en cours. Mes mains tremblent tellement que je mets 30 secondes à connecter.
Le fichier : Léa_Léa_2023.wav.
2023. Elle a enregistré ça il y a 3 ans. Trois mois avant de mourir de son « cancer foudroyant ». Je lance. Volume à fond. Je colle le téléphone à mon oreille.
Grésillement. Puis sa voix.
Élisabeth Castellan. Je l’ai vue 100 fois à la télé. Journal de 20h, Forbes, Légion d’honneur. Voix grave. Autorité. Glace.
Là, elle est différente. Rauque. Malade. Épuisée.
« Si tu entends ça, mes deux filles, c’est que j’ai échoué. Pardon. » Mes deux filles. Elle nous parle aux deux. À J1 et J2. À Léa et Léa.
« Le 12 mars 1998, j’ai fait le choix. Le pire choix d’une mère. Un empire ou un enfant. J’ai choisi l’empire. » Bruit de verre. Elle boit. Whisky ? Médicaments ?
« Henri était mort depuis 3 mois. Crash d’hélicoptère. Sabotage. Je le savais. Le conseil d’administration le savait. Si je sortais avec des jumelles, ils disaient que j’étais faible. Instable. Ils prenaient le groupe. 40 000 emplois. Mon père avait bâti ça de ses mains. Je pouvais pas. »
Elle pleure. Un sanglot sec. Ravalé.
« Alors j’ai payé Sylvie Valmont. 500 000 francs pour porter mes filles. GPA. Illégale. Et j’ai payé le Dr Rousseau. 2 millions pour falsifier le dossier. Une seule Castellan devait sortir de Saint-Vincent. La plus forte. La plus lourde. 3,2kg. J1. Toi, Léa. »
Moi ? Non. Je suis J2. 1,7kg. La morte.
« Sauf que J2 a crié. Toi, la petite. Tu as crié 12 minutes. Tu as refusé de mourir. Et moi... moi j’ai eu peur. Peur de toi. Peur de ce que tu étais. Une survivante. Les survivantes renversent les empires, Léa. »
Sa voix se brise.
« Alors je t’ai laissée. À Sylvie. Je lui ai donné 1 million de plus pour qu’elle se taise et qu’elle t’emmène loin. Et j’ai pris J1. Je l’ai appelée Léa. Mon Léa. Mon héritière. »
Silence. 10 secondes. J’entends ma propre respiration dans la morgue.
« Mais J1 n’était pas parfaite. Elle était... malade. Cruelle. À 6 ans elle a noyé le chat du gardien. À 10 ans elle a poussé une fille du toit du pensionnat. On a étouffé. On a payé. Toujours. À 15 ans elle a compris qu’elle n’était pas fille unique. Elle a piraté mes dossiers. Elle t’a trouvée, J2. »
C’est elle. L’autre. Clara n’est pas Clara. Clara est J1. Ma sœur. Ma jumelle.
« Depuis 13 ans elle te traque. Elle a tué trois détectives que j’avais mis sur toi pour te protéger. Elle a tué le notaire Moreau père en 2016. Celui qui a fait ton faux acte de naissance. Elle veut ta vie, J2. Parce qu’Adrian... »
Nouveau bruit de verre. Plus fort.
« Adrian a toujours choisi J2. Même bébé. Quand je vous mettais dans le berceau à la clinique, avant de décider, il avait 10 ans. Il est venu. Il a posé sa main sur toi, J2. La petite. La mourante. Il a dit : ‘Celle-là. Elle est plus forte.’ Il avait 10 ans et il avait déjà raison. »
Adrian m’a choisie à 10 ans.
« Alors j’ai fait le contrat. Le contrat du Diable. Si J1 trouve J2, Adrian doit épouser J2. Le nom Castellan vous protège toutes les deux. Mais le sang... le sang réclame le sang. »
Sa voix tombe. Un murmure.
« L’une de vous doit mourir pour que l’empire vive. C’est la malédiction des Castellan. Toujours des jumeaux. Toujours un seul trône. Henri avait un frère jumeau. Il l’a tué à 20 ans. Mon père avait une sœur jumelle. Elle s’est ‘suicidée’ à 19 ans. »
Elle tousse. Longtemps. Glaires. Sang ?
« Adrian choisira. Il a toujours choisi Léa. La question c’est : laquelle ? J1 ou J2 ? La forte ou la survivante ? L’héritière ou l’amour ? »
Dernier bruit. Un fauteuil qui roule. Une perfusion qui bip.
« Pardon, mes filles. Pardon, Adrian. J’ai créé deux monstres. Et je vous ai donné un seul cœur à vous partager.
»
BIP. BIP.
BIIIIP.
Fin de l’enregistrement. 12/08/2023. 03h47. Heure de sa mort.
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Je lâche le téléphone. Il tombe par terre. L’écran se fissure.
Je ne suis pas la copie. Je suis l’originale que personne ne voulait.
Adrian n’est pas mon frère par le sang. Il est le fils d’Henri et Élisabeth. Moi je suis la fille d’Élisabeth et... d’un donneur ? D’Henri aussi ? La lettre de Sylvie disait « tu es celle d’Élisabeth et d’Henri ».
On a le même père.
Adrian est mon demi-frère.
Et il doit choisir laquelle de ses demi-sœurs va vivre.
Mon téléphone fissuré vibre. SMS. Numéro masqué. Photo.
Le manoir Castellan. Ma chambre. Aile Est.
Mamie est assise sur mon lit. En chemise de nuit. Pieds nus. Elle a l’air perdue. Elle tient l’ours borgne contre elle.
Derrière elle, debout : J1.
Ma jumelle.
Elle porte ma robe de mariée. Blanche. Dentelle. Celle que j’ai choisie hier chez Pronovias avec la carte black d’Adrian. Celle que je n’ai jamais montrée à personne.
Elle a mes cheveux. Ma taille. Mon grain de beauté sous l’œil gauche. Sauf que ses yeux... ses yeux sont vides. Noirs. Sans fond.
Elle tient un couteau de cuisine contre la gorge de Mamie.
Légende : « Tic tac, J2. L’empire ou la vieille. Adrian arrive dans 10 min. Il choisira devant vous deux. Sois à l’heure à ton propre mariage. L. »
Je cours.
Je sors de la morgue. Je bouscule Dr Rousseau. Je traverse Saint-Vincent en hurlant. Les gens se poussent. Une infirmière crie « Mademoiselle ! »
Dehors, je lève la main. Un taxi pile.
« Manoir Castellan. Avenue Foch. Vite. »
« 80€, c’est un domaine privé... »
Je jette le parapluie A.C. & L.V. sur le siège passager. « Il est à lui. Il vous paiera 800. ROULEZ. » Le taxi démarre en trombe. 7h42. Paris s’éveille. Moi je vais mourir. Ou tuer.
Mon téléphone vibre encore. Appel. Adrian. Je décroche.
« Où tu es ? » Sa voix est une corde tendue.
« Dans un taxi. J’arrive. Elle a Mamie. »
Silence. Puis : « Léa. Écoute-moi. Quoi qu’il arrive dans cette chambre. Quoi que tu voies. Quoi que je fasse. » Il respire. Je l’entends serrer le volant de sa Maybach. « Souviens-toi du 12 mars 1998. À 04h17. Tu as crié 12 minutes. Tu as choisi de vivre. »
« Et toi tu as choisi moi à 10 ans. » Je murmure.
« Je choisirai encore toi à 30 ans, J2. » Il raccroche.
J2. Il m’appelle J2. Il m’a jamais appelée Léa depuis le contrat.
Parce que pour lui, il n’y a qu’une Léa. La petite. La survivante. Moi.
Le taxi s’arrête devant les grilles du manoir à 8h01. Elles sont ouvertes.
Un corps est allongé en travers de l’allée. Le gardien. Gorge tranchée.
Le couteau de cuisine est planté dans sa poitrine. Manche en bois. Le même que sur la photo.
J1 m’attendait.
Le mariage commence.
Je cours vers le perron. La porte du manoir est ouverte.
À l’intérieur, Pour Élise résonne dans tout le manoir. À fond. Pas depuis la chambre 1998.
Depuis la salle de bal.
Là où Élisabeth donnait ses réceptions. Là où Henri est mort.
Là où tous les Castellan se marient.
J’entre.
Du sang sur le marbre blanc. Une traînée. Qui va vers la salle de bal. Je suis la traînée.
Je pousse les portes battantes. Et je la vois.
La salle de bal est décorée. Roses blanches partout. 10 000 roses. L’odeur est écœurante. Au fond, l’autel. Et devant l’autel : Adrian.
À genoux.
Mains attachées dans le dos avec ma robe de mariée déchirée. Torse nu. Du sang coule de sa tempe. Sa cicatrice de 10 ans est rouverte.
Devant lui, debout : J1. Ma jumelle. En robe de mariée. Blanche. Maculée de sang. Le sien ? Le gardien ? Elle tient le couteau sous la gorge d’Adrian.
À côté, sur une chaise : Mamie. Bâillonnée. Attachée. L’ours borgne sur ses genoux. Elle tremble. Mais elle est vivante.
J1 tourne la tête vers moi quand j’entre. Et elle sourit. Mon sourire. Mais en brisé. En fou.
« Enfin, J2. » Sa voix est la mienne. Mais plus grave. Cassée par la cigarette et les cris. « La famille est réunie. Maman serait fière. »
Elle appuie le couteau. Une perle de sang perle sur la gorge d’Adrian. Il ne bouge pas. Il me regarde. Ses yeux gris sont calmes. Résignés.
Il a déjà choisi.
« Lâche-le. » Je dis. Je n’ai pas d’arme. J’ai juste le parapluie d’Adrian. A.C. & L.V.
J1 rit. « Le choisir ? Mais je l’ai déjà, J2. Depuis 20 ans. C’est toi l’intruse. T’es la remplaçante qu’il garde dans le placard. » Elle se penche et embrasse Adrian sur la bouche. Longuement. Il ne répond pas. Il ne ferme pas les yeux. Il me regarde moi.
« Tu vois ? Il est à moi. »
« Alors pourquoi tu veux me tuer ? » Je fais un pas. Le sang colle sous mes pieds nus. « Si tu l’as déjà ? »
« Parce que tant que tu respires, il respire pour toi. » Elle crache. « Depuis qu’on a 10 ans. Depuis qu’il a posé sa main sur ton berceau de merde au lieu du mien. ‘Celle-là. Elle est plus forte.’ Tu te souviens pas, J2 ? Moi oui. Je m’en souviens chaque nuit. »
Elle lève le couteau. Plus sous la gorge d’Adrian. Vers moi.
« Alors on fait comme Maman a dit. L’une de nous doit mourir pour que l’empire vive. Et Adrian choisit. » Elle me regarde. Puis lui. « Choisis, Adrian. Ta sœur ou ta femme ? L’héritière ou la bâtarde ? J1 ou J2 ? »
Adrian ferme enfin les yeux. Une seconde. Une éternité. Quand il les rouvre, ils sont de glace.
Et il parle. Une seule phrase. Deux mots.
« Je choisis. »
Il ne dit pas qui.
Il se jette en avant. Contre le couteau.
La lame s’enfonce dans son épaule. Pas son cœur. Il l’a déviée au dernier moment. J1 hurle. De rage. De surprise.
Mamie tombe de sa chaise avec l’ours. Et moi je cours.
Avec le parapluie.
A.C. & L.V. – 12.03.1998.
Je vise.
Pas J1.
La lustre en cristal au-dessus d’elle.
Celui sous lequel Henri Castellan est mort en 2008. Celui qui pèse 800 kilos.
Le bout pointu du parapluie frappe le câble. Il cède.
