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CHAPITRE 5 LES JUMELLES DE SAINT-VINCENT

« Mlle Valmont ? Ici le Dr Rousseau, service des archives de l’hôpital Saint-Vincent de Paul. Nous avons retrouvé votre dossier de naissance de 1998. Il y avait bien des jumelles. Mais une seule est sortie vivante de la maternité. On vous attend à la morgue pour identification du corps. »

Je raccroche. 7h03. J’ai pas dormi. J’ai pas mangé. J’ai juste fixé le mot au rouge à lèvres pendant trois heures :

« Tu as pris ma vie. Je prends ton homme. L. »

L.

Léa ? Ou L’autre ?

Le manoir est silencieux. Adrian n’est pas rentré. Ou il est rentré sans que je l’entende. Sa chambre est au bout de l’aile Ouest. Interdite. Carte magnétique niveau 7. La mienne est niveau 2. Invitée.

Je prends un Uber. Le chauffeur me regarde dans le rétro. Je dois ressembler à un cadavre : cernes violettes, cheveux trempés pas coiffés, débardeur en soie froissé, et le parapluie d’Adrian à la main. A.C. & L.V. – 12.03.1998. Je le serre comme une arme.

Saint-Vincent de Paul. Bâtiment C. Sous-sol -2. Morgue.

L’odeur de formol me prend à la gorge avant même que les portes automatiques s’ouvrent. Blanche. Froide. Inhumaine.

Dr Rousseau m’attend. 60 ans. Blouse fatiguée. Cernes aussi profondes que les miennes. Il tient un dossier cartonné marron. Épais. Étiquette : VALMONT – 12/03/1998 – J1/J2

J1/J2. Jumelle 1. Jumelle 2.

« Asseyez-vous, Mlle Valmont. » Sa voix est douce. Trop douce. Celle des médecins qui annoncent l’inannonçable. « Ce que je vais vous montrer date d’il y a 28 ans. Les archives numériques ont été... effacées. Mais il reste les dossiers papier. Loi de 2002 sur la conservation. »

Il ouvre le dossier. Premiers papiers : fiche d’admission. Nom mère : VALMONT Sylvie, 22 ans.

Nom père : NON DÉCLARÉ.

Terme : 36 SA. Grossesse gémellaire monochoriale biamniotique.

Mon père n’est pas déclaré. Julien Valmont n’est pas mon père biologique ?

« Continuez. » Ma voix est blanche.

Photo d’échographie. 32 SA. Deux silhouettes. J1 et J2. Annoté au stylo : « J1 : 1,9kg. J2 : 1,8kg. J2 : retard de croissance. Surveillance. »

J2 c’était moi ? La petite. La faible.

« Accouchement 12/03/1998 à 04h12 et 04h17. Voie basse. Sans péridurale. » Dr Rousseau tourne la page. Son doigt tremble. « J1 : fille, 3,2kg, 49cm, cri immédiat, Apgar 10/10. J2 : fille, 1,7kg, 44cm, pas de cri, Apgar 3/10. Réanimation 12 minutes. »

12 minutes. Je suis morte 12 minutes le jour de ma naissance.

« J2 est transférée en néonat J1 décède à 06h02 d’une hémorragie intraventriculaire grade 4. » Je relève la tête. « Attendez. J1 meurt ? La grosse ? La forte ? »

Il hoche la tête. Pousse une autre photo vers moi. Polaroïd. Deux berceaux. Étiquettes : BERCEAU 1 : VALMONT Léa – 3,2kg – VIVANTE

BERCEAU 2 : VALMONT – 1,7kg – DCD

DCD. Décédée.

La petite. Moi. Je suis censée être morte.

« Il y a une erreur. » Je murmure. « Je suis vivante. Je suis Léa. Je... »

« Le corps de J2 n’a jamais été réclamé par la famille. » Il coupe. Doucement. « Il a été mis à la fosse commune du cimetière de Montmartre après 10 jours. Carré des anges. Section 12. Emplacement 04. »

Section 12. Emplacement 04. 1998-V-04.

Le dossier qu’Adrian a ordonné de brûler cette nuit. Le puzzle s’emboîte et me broie.

« Et J1 ? Léa Valmont, 3,2kg ? »

Dr Rousseau sort la dernière page. Un certificat de sortie. 12/03/1998 – 18h00

Sortie autorisée pour : VALMONT Léa Remise à : CASTELLAN Élisabeth

Qualité : tutrice légale. Procuration signée VALMONT Sylvie.

Élisabeth Castellan. La mère d’Adrian.

Ma mère biologique m’a donnée à Élisabeth Castellan le jour de ma naissance.

« Pourquoi ? » Je m’entends demander. De loin. Comme si c’était pas moi.

« Je ne sais pas. » Il ferme le dossier. « Mais il y a ça. »

Il ouvre le tiroir du bureau. Sort une enveloppe scellée. Jaunie. Mon nom écrit dessus. L’écriture de ma mère. Léa.

« Consigne de Mme Sylvie Valmont. À remettre à Léa Valmont le jour de ses 25 ans. Ou en cas de décès de Mme Élisabeth Castellan. » Il me tend l’enveloppe. « Mme Castellan est morte il y a 3 ans. Cancer foudroyant. On ne vous a jamais trouvée. Votre mère adoptive, Sylvie, a disparu des radars en 2016. »

Adoptive.

Le mot me frappe comme un train.

Je déchire l’enveloppe. Une lettre. Une seule page. Une clé USB scotchée.

*« Ma Léa,

Si tu lis ça, c’est que la vérité te rattrape. Pardon.

Tu n’es pas ma fille. Tu es celle d’Élisabeth et d’Henri Castellan.

Je t’ai portée pour elle. GPA illégale. 500 000 francs. J’avais 22 ans, j’étais paumée.

Ta sœur jumelle devait mourir. C’était prévu. Le contrat était clair : une seule Castellan. Mais tu as crié. Toi, la petite. La faible. Tu as crié si fort que les murs ont tremblé.

Élisabeth a eu peur. Elle t’a laissée. Elle a pris l’autre. La grosse. La parfaite. Elle l’a appelée Léa. Elle a effacé les registres. Elle a payé tout l’étage.

Moi je t’ai gardée. Je t’ai appelée Léa aussi. Parce que c’était ton nom.

Adrian ne sait pas. Il croit que sa sœur est morte. Il vous cherche depuis 10 ans.

Il a épousé ta mère adoptive quand il avait 18 ans pour te protéger. Mariage blanc. Il a divorcé 2 ans après quand il a compris que je ne dirais rien.

Maintenant il te marie toi pour protéger l’autre. Celle qu’il croit morte. Fuis, Léa. Fuis les Castellan. Ils tuent ce qu’ils aiment.

Maman.

PS : La clé USB. Écoute-la seule. Et brûle-la. »*

Je ne respire plus. Je ne suis pas une Valmont. Je suis une Castellan. Adrian n’est pas mon mari. Il est mon frère.

Et il a épousé ma mère adoptive à 18 ans pour me garder près de lui.

La porte de la morgue s’ouvre.

Adrian. Costume noir. Cravate noire. Il tient l’ours borgne sous le bras. Il sent la terre et la mort.

Il regarde le dossier ouvert. La lettre dans ma main. La clé USB. Son visage se vide de tout sang.

« Tu as lu. » Ce n’est pas une question.

Dr Rousseau se lève. « M. Castellan, je... »

« Sortez. » Un mot. Le médecin fuit.

On est seuls. Lui et moi. Frère et sœur. Mari et femme.

L’inceste que tout Paris s’apprête à célébrer.

« Depuis quand tu sais ? » Ma voix est un fil.

« Depuis toujours. » Il pose l’ours sur la table en inox. « Depuis que ma mère m’a fait jurer sur son lit de mort de retrouver J2. Toi. Et de te protéger de J1. »

J1. L’autre. La grosse. La parfaite. Celle qui est censée être morte.

« Elle est vivante. » Je lâche.

Il ferme les yeux. Une seconde. Une douleur pure passe sur son visage. « Je sais. »

« C’est Clara. »

Il ne nie pas. Il ne confirme pas. Il ouvre sa veste. Sort l’alliance usée. La même que celle du contrat.

« C’était à elle. Ma mère l’a donnée à J1 à sa naissance. Moi j’ai eu celle d’Henri. » Il me tend l’alliance. « Et toi, tu as eu quoi, Léa ? »

Rien. J’ai eu rien. Une mère qui m’a vendue, un père en prison, et 28 ans de mensonges.

« Pourquoi m’épouser si tu sais que je suis ta... » Je ne peux pas dire le mot.

« Parce que J1 te tue sinon. » Il dit enfin. Voix blanche. « Elle a déjà tué trois détectives. Elle a tué le notaire qui a fait ton faux acte de naissance en 2001. Elle va tuer Mamie si tu divorces. Le contrat te protège. Mon nom te protège. Mon lit te protège. »

Son lit.

Le contrat dit « consommation obligatoire dans les 30 jours ». Article 12. Clause que je n’ai pas lue.

« Tu vas... » Je recule contre le mur de la morgue. Froid. « Tu vas pas... »

« Je vais te sauver, Léa. Même de moi. Même de toi. » Il range l’alliance. « Surtout de toi. » Son téléphone sonne. Il décroche. Écoute. Son visage devient pierre.

« On l’a trouvée. » Il raccroche. Me regarde. « J1 est au manoir. Dans ta chambre. Elle porte ta robe de mariée. Et elle a Mamie avec elle. »

CLANG.

La porte de la morgue claque quand il sort en courant.

Je reste seule avec deux actes de naissance, une clé USB, et un ours borgne qui me fixe de son œil unique.

Sur la clé USB, une étiquette :

« À écouter si J1 trouve J2. Dernières volontés d’É. Castellan. »

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