chapitre 6
Point de vue de Catalina
Je me levai du lit tout doucement, comme si mon corps craignait encore de faire le moindre faux mouvement. Mes muscles étaient lourds, mes membres engourdis par ces trois jours passés à ne presque pas bouger, à pleurer jusqu’à l’épuisement. Lorsque mes pieds touchèrent enfin le sol, un frisson me parcourut l’échine.
Je restai immobile quelques secondes, les yeux fixés sur le mur en face de moi.
Trois jours.
Trois jours enfermée dans cette chambre, à ressasser les mêmes pensées, les mêmes peurs, les mêmes douleurs. Trois jours à refuser la réalité, à me cacher derrière une porte close comme une enfant effrayée.
Mais je ne pouvais plus continuer ainsi.
Je respirai profondément et me redressai.
Il était temps que je reprenne ma vie en main.
Je n’étais pas faible. Je l’avais toujours su, même si aujourd’hui mon cœur était brisé. Je n’allais pas rester enfermée ici à me morfondre sur mon sort. Non. Jamais. Ce n’était pas moi.
Je me dirigeai vers la salle de bain et allumai la lumière. Le miroir me renvoya une image que j’eus du mal à reconnaître. Mon visage était pâle, mes yeux gonflés et rougis par les pleurs, mes cheveux emmêlés sans aucune forme. Pourtant, au fond de ce regard fatigué, je distinguais encore cette étincelle familière. Celle de la femme que j’étais. Celle que je refusais de perdre.
— *Tu es forte*, murmurai-je à mon reflet. *Ne l’oublie pas.*
Je fis couler l’eau chaude et entrai dans la baignoire. Dès que la chaleur enveloppa mon corps, je sentis mes épaules se détendre légèrement. L’eau glissait sur ma peau comme une promesse de répit. Je fermai les yeux et laissai mes pensées dériver.
Je restai longtemps dans ce bain. Très longtemps.
Une heure entière à réfléchir, à pleurer silencieusement, à revivre chaque instant de ma vie comme un film douloureux. Je pensai à mon enfance, à l’amour de mes parents, à la protection constante de mon père. Je pensai à sa voix, à son regard rassurant, à ses promesses murmurées quand j’étais encore petite.
— *Papa…* soufflai-je, la gorge serrée. *Pourquoi tu n’es plus là quand j’ai le plus besoin de toi ?*
Je parlai aussi à Georges, dans le silence de la salle de bain. Je lui expliquai tout ce que je n’avais jamais osé dire à voix haute. Mon amour, mes peurs, mes espoirs. Je lui demandai pardon pour le mensonge, même si je savais que je l’avais fait pour me protéger… et pour le protéger lui aussi.
Quand je sortis enfin de la baignoire, la vapeur avait envahi la pièce. Je m’essuyai lentement, comme si je voulais prolonger ce moment hors du temps. Je pris soin de mon corps avec une attention particulière, appliquant de la crème sur ma peau, massant mes bras, mes jambes, comme pour me rappeler que j’étais bien réelle. Vivante.
Je m’habillai ensuite d’une petite robe simple, élégante, sans extravagance. Une robe qui me ressemblait. Je me coiffai légèrement, laissant mes cheveux tomber naturellement sur mes épaules. Je ne cherchais pas à être parfaite. Je voulais juste être moi.
Je me regardai une dernière fois dans le miroir.
— *Tu peux le faire*, me dis-je à voix basse. *Tu dois le faire.*
Je sortis enfin de ma chambre. Le couloir me parut presque irréel après ces jours d’isolement. Chaque pas résonnait comme un écho de ma décision. Mon cœur battait fort dans ma poitrine, mais je continuai d’avancer.
En bas, dans le salon, je vis ma mère assise sur le canapé. Elle semblait calme, trop calme. Je connaissais ce masque. Je savais qu’elle souffrait autant que moi, peut-être même davantage. Elle portait le poids de ses choix, de ses convictions, de ses silences.
Mon cœur se serra douloureusement.
Je m’approchai d’elle sans faire de bruit et, sans réfléchir davantage, je l’enlaçai par-derrière. Je la serrai très fort contre moi, comme si ce simple geste pouvait effacer la distance qui s’était installée entre nous. Je posai un baiser sur sa joue.
Elle sursauta légèrement avant de se retourner.
Quand nos regards se croisèrent, je vis immédiatement la tristesse dans ses yeux. Et cela me fit encore plus mal.
— *Catalina…* murmura-t-elle, la voix tremblante.
Elle me prit dans ses bras et me serra à son tour, avec une force presque désespérée. Je fermai les yeux et laissai enfin mes larmes couler librement.
— *Pardon, maman*, dis-je d’une voix brisée. *Je suis vraiment désolée pour la manière dont je t’ai parlé.*
Elle posa une main douce sur ma joue.
— *Je ne t’en veux pas*, répondit-elle calmement. *Tu avais le droit. Tu avais même raison de réagir ainsi.*
Ses mots me touchèrent profondément. Je pris une grande inspiration, rassemblant tout le courage qu’il me restait.
— *J’ai réfléchi*, annonçai-je. *J’accepte ce mariage.*
Je vis son visage s’illuminer d’un soulagement mêlé de culpabilité.
— *Et ce soir*, ajoutai-je, la voix plus basse, *je dirai toute la vérité à Georges.*
À l’évocation de son prénom, une douleur aiguë me traversa la poitrine. Je détournai légèrement le regard, incapable de retenir mes larmes.
— *J’ai tellement mal quand je pense à lui*, avouai-je. *Je redoute vraiment sa réaction. J’ai peur de ce qu’il va me dire… de ce qu’il va ressentir.*
Ma mère m’enlaça de nouveau.
— *Pardonne-moi*, murmura-t-elle à son tour. *Je suis désolée, ma chérie.*
Je secouai doucement la tête.
— *Ce n’est rien*, répondis-je. *Je vais surmonter cette épreuve. Même si elle est dure… très dure.*
Elle me regarda avec fierté.
— *Merci pour ta compréhension*, dit-elle. *Je suis tellement fière de toi.*
Puis, avec cette conviction qui la caractérisait, elle ajouta :
— *Tu aimeras Zeus. J’en suis persuadée.*
Je lui offris un petit sourire, plus triste qu’elle ne pouvait l’imaginer. Au fond de moi, je n’étais pas certaine de pouvoir aimer quelqu’un d’autre comme j’avais aimé Georges. Mais j’espérais au moins que cet homme saurait me rendre heureuse… ou, à défaut, m’apporter la paix.
Point de vue de Georges
Je venais à peine de reprendre mon souffle lorsque mon téléphone vibra sur le bureau.
Je fronçai les sourcils en voyant le nom s’afficher.
Catalina.
Mon cœur rata immédiatement un battement.
— *Je suis devant ton bureau*, m’annonça-t-elle d’une voix calme. *J’arrive.*
Je jurai à voix basse et relevai brusquement la tête. Mon regard croisa celui de la jeune femme encore présente dans la pièce. Ma secrétaire. Les cheveux en désordre, le chemisier légèrement froissé, le regard surpris.
Merde.
Je sentis une vague de panique m’envahir.
— *Habille-toi*, lui ordonnai-je précipitamment. *Vite.*
— *Mais…* tenta-t-elle de protester.
— *Tout de suite*, répétai-je sèchement.
Je réajustai mon costume, passai une main nerveuse dans mes cheveux, essayant de reprendre contenance. Catalina était intelligente. Observatrice. Je ne pouvais pas me permettre la moindre erreur.
Je regardai autour de moi, cherchant une solution rapide. Rien. Absolument rien. Le temps jouait contre moi.
Un coup à la porte me fit sursauter.
— *Un instant !* lançai-je.
Je me tournai vers la secrétaire.
— *Pas un mot*, lui ordonnai-je. *Tu ne dis rien.*
Elle hocha la tête, visiblement nerveuse.
Je pris une grande inspiration et me dirigeai vers la porte. Je la déverrouillai.
Catalina se tenait là, élégante, des lunettes de soleil sur le nez. Mon cœur se serra en la voyant. Elle était belle. Toujours.
— *Mon amour*, dis-je en l’embrassant rapidement. *Je travaillais, je ne voulais pas être dérangé.*
Je tentai de l’entraîner vers la réception, espérant gagner du temps, permettre à la secrétaire de sortir discrètement.
Mais Catalina entra dans le bureau sans attendre.
Elle fit quelques pas… puis s’arrêta net.
Son regard se posa sur la jeune femme.
Le silence devint lourd, presque oppressant.
Elle se retourna lentement vers moi, retira ses lunettes et me fixa droit dans les yeux. Son regard était calme, trop calme.
— *Georges*, dit-elle d’une voix posée. *Explique-moi ce qui se passe réellement.*
