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Chapitre 6

Chapitre 6 LA LIBERTÉ

La liberté,même limitée, changeait tout.

Camila passa les jours suivants à explorer méthodiquement la villa. Chaque pièce. Chaque couloir. Chaque recoin. Elle mémorisait les emplacements des caméras, les angles morts, les fenêtres qui donnaient sur l'extérieur, les portes qui menaient vers les différentes ailes.

Les gardes la suivaient du regard, mais ne l'arrêtaient jamais. Rosa l'observait avec méfiance, mais ne disait rien. Et Alejandro… Alejandro avait disparu.

Selon Rosa, il était parti gérer une affaire urgente dans une autre ville. Il serait absent une semaine, peut-être plus.

Camila aurait dû être soulagée. Au lieu de cela, elle se surprenait à penser à lui. À ce moment sur la terrasse. À ses mots. Tu commences à m'obséder.

Elle se détestait pour ça.

Le cinquième jour de son absence, Camila découvrit une porte qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant. Elle se trouvait au bout d'un couloir peu fréquenté, à l'écart de la villa principale. Pas de caméra. Pas de garde. Juste une porte en bois sombre, légèrement entrouverte.

Camila jeta un coup d'œil autour d'elle. Personne. Son cœur se mit à battre plus vite. Elle savait qu'elle ne devrait pas. Que c'était probablement un piège. Mais la curiosité était plus forte.

Elle poussa doucement la porte. Elle s'ouvrit sans bruit, révélant un escalier qui descendait vers ce qui ressemblait à une cave ou un sous-sol.

Camila hésita. Puis, prenant une profonde inspiration, elle descendit.

L'escalier débouchait sur un long couloir faiblement éclairé. Des lampes de sécurité projetaient une lumière verdâtre sur les murs de béton. L'air était plus frais ici, presque froid. Une odeur de renfermé flottait.

Camila avança lentement, chaque pas résonnant dans le silence. Des portes s'alignaient de chaque côté du couloir. Toutes fermées. Toutes verrouillées, probablement.

Elle était sur le point de faire demi-tour quand elle entendit un bruit. Faible. Comme un gémissement.

Elle se figea, tendant l'oreille. Le bruit venait de la dernière porte au fond du couloir. Une porte légèrement différente des autres, avec une petite fenêtre grillagée.

Contre toute logique, Camila s'en approcha. Elle jeta un coup d'œil à travers la fenêtre.

Ce qu'elle vit lui coupa le souffle.

Une pièce qui ressemblait à une chambre d'hôpital. Un lit. Des machines médicales. Et allongée sur le lit, une femme.

Non. Pas une femme. Une fille. Peut-être seize ou dix-sept ans. Pâle. Fragile. Les yeux fermés. Des tubes reliés à ses bras. Un moniteur cardiaque émettait des bips réguliers.

Camila sentit son sang se glacer. Qui était cette fille ? Pourquoi était-elle ici, enfermée dans ce sous-sol comme un secret honteux ?

— Qu'est-ce que tu fais ici ?

Camila sursauta violemment, se retournant d'un bloc. Diego se tenait derrière elle, le visage grave. Il n'avait pas l'air en colère. Juste… inquiet.

— Je… je me suis perdue, balbutia Camila.

— Menteuse, dit-il doucement. Tu explorais. Je t'ai vue descendre.

— Qui est-ce ? demanda Camila en désignant la porte. Cette fille… pourquoi elle est enfermée ici ?

Diego hésita, jetant un regard nerveux autour de lui.

— Tu ne devrais pas être ici. Si quelqu'un te trouve…

— Qui est-ce, Diego ?

Il soupira, passant une main dans ses cheveux.

— C'est Isabella. La sœur d'Alejandro.

Camila sentit le sol se dérober sous ses pieds.

— Sa sœur ? Mais… pourquoi elle est ici ? Qu'est-ce qui ne va pas chez elle ?

Diego la saisit par le bras, l'entraînant loin de la porte.

— Viens. Pas ici. Si les caméras nous voient…

Il la guida vers un petit local de stockage, ferma la porte derrière eux. Ils se retrouvèrent entourés de cartons et de fournitures médicales.

— Isabella a dix-sept ans, commença Diego à voix basse. Il y a trois ans, elle a été kidnappée par un cartel rival. Ils l'ont gardée pendant deux semaines. Quand Alejandro l'a retrouvée… elle n'était plus la même. Ils l'avaient droguée. Torturée. Violée.

Camila porta une main à sa bouche, horrifiée.

— Mon Dieu…

— Alejandro a détruit le cartel entier, continua Diego, son regard devenant distant. Il a tué chacun d'entre eux. Lentement. Méthodiquement. Mais Isabella… elle ne s'est jamais remise. Son esprit s'est brisé. Elle a fait plusieurs tentatives de suicide. Alors Alejandro l'a fait venir ici. Il a engagé les meilleurs médecins. Les meilleurs thérapeutes. Mais elle refuse de parler. Elle refuse de manger. La plupart du temps, elle est sous sédatifs.

Camila sentit les larmes monter.

— Pourquoi personne ne sait ? Pourquoi il la cache ?

— Parce que dans son monde, la faiblesse est une cible, répondit Diego. Si ses ennemis savaient qu'il a une sœur en vie, vulnérable, ils l'utiliseraient contre lui. Alors il la garde ici. Cachée. En sécurité. Mais aussi… prisonnière.

Camila secoua la tête, essayant de digérer l'information.

— Il vient la voir ?

— Chaque jour quand il est ici. Il s'assoit à côté d'elle. Il lui parle. Même si elle ne répond jamais. C'est la seule personne au monde pour laquelle il montre de l'humanité.

Diego la regarda droit dans les yeux.

— Tu comprends maintenant ? Pourquoi il est comme il est ? Il a essayé d'être bon. D'être juste. Et ça a presque détruit la seule personne qu'il aimait. Alors il a décidé que la seule façon de survivre dans ce monde, c'était de devenir le pire d'entre tous. Le plus impitoyable. Le plus craint.

Camila sentit quelque chose se briser en elle. Toute la haine, toute la rage qu'elle avait accumulée contre Alejandro vacillait face à cette révélation.

Il n'était pas juste un monstre. Il était un frère brisé qui avait sacrifié son humanité pour protéger ce qui restait de sa famille.

— Je ne peux pas… je ne peux pas rester ici, murmura-t-elle. Diego, il faut que tu m'aides à sortir. S'il te plaît.

Diego secoua la tête tristement.

— Je ne peux pas. Tu le sais. Si je t'aide et qu'on nous attrape, ma sœur et ma nièce meurent.

— Alors que suis-je censée faire ? Rester ici pour toujours ?

— Je ne sais pas, Camila. Mais ce que je sais, c'est qu'Alejandro ne te fera jamais de mal. Il… il tient à toi. Plus qu'il ne veut l'admettre.

— C'est n'importe quoi.

— Non. Je le vois dans ses yeux quand il parle de toi. Dans la façon dont il ordonne à tous ses hommes de ne jamais te toucher, de ne jamais te manquer de respect. Tu es différente pour lui. Et peut-être… peut-être que tu es la seule personne qui peut le ramener à la lumière.

Camila voulut rire. L'idée était absurde. Ridicule.

Mais au fond d'elle, une petite voix murmurait : Et si c'était vrai ?

Ce soir-là, Camila ne put chasser les images de son esprit. Isabella, pâle et fragile, allongée dans ce lit. Alejandro, assis à ses côtés, parlant à une sœur qui ne répondrait jamais.

Elle comprenait maintenant. Elle comprenait la rage. La violence. Le besoin de contrôle.

Il ne s'agissait pas de pouvoir. Il s'agissait de protection. De ne plus jamais laisser quelqu'un qu'il aimait être blessé.

Mais cela le justifiait-il ? Tous ces morts. Toute cette souffrance.

Camila ne savait plus.

Deux jours plus tard, Alejandro rentra.

Camila était dans la bibliothèque lorsqu'elle entendit les portes principales s'ouvrir. Des voix. Des pas lourds. Elle se cacha derrière une étagère, observant à travers les livres.

Alejandro traversa le hall, entouré de ses hommes. Il avait l'air fatigué. Des cernes sous les yeux. Une tension dans les épaules qu'elle ne lui avait jamais vue.

Il donna des ordres brefs, puis se dirigea vers l'escalier qui menait au sous-sol.

Vers Isabella.

Camila attendit quelques minutes, puis, mue par une impulsion qu'elle ne comprenait pas, elle le suivit.

Elle descendit l'escalier, avança dans le couloir. La porte de la chambre d'Isabella était entrouverte. Elle s'approcha silencieusement, jeta un coup d'œil à l'intérieur.

Alejandro était assis sur une chaise à côté du lit, tenant la main de sa sœur. Il lui parlait doucement en espagnol. Camila ne comprenait pas tout, mais elle saisissait l'essentiel.

Il lui racontait sa journée. Il lui parlait du temps. Il lui promettait qu'un jour, elle irait mieux. Qu'un jour, elle serait libre.

Et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Camila vit une larme couler sur sa joue.

Son cœur se serra. C'était l'homme le plus dangereux qu'elle ait jamais rencontré. Un tueur. Un criminel.

Mais là, dans cette pièce, il n'était qu'un frère qui pleurait sa sœur perdue.

Camila recula, ne voulant pas violer ce moment d'intimité. Mais son pied heurta quelque chose — un chariot médical. Le bruit résonna dans le couloir.

Alejandro se leva d'un bond, se retournant. Ses yeux rencontrèrent ceux de Camila.

Le temps sembla se figer.

Puis la colère explosa sur son visage. Il sortit de la chambre, referma violemment la porte derrière lui, et marcha vers Camila avec une fureur à peine contenue.

— Qu'est-ce que tu fais ici ? siffla-t-il.

Camila ne recula pas. Elle soutint son regard.

— Je… je suis désolée. Je ne voulais pas…

— Tu n'as pas le droit d'être ici ! hurla-t-il, sa voix résonnant dans le couloir. Cette partie de la villa t'est interdite !

— Je sais. Je suis désolée.

Il la saisit par les épaules, la plaquant contre le mur.

— Tu ne comprends pas ! Personne ne doit savoir qu'elle est ici ! Personne !

— Je ne dirai rien, promit Camila. Je te le jure.

— Et pourquoi je te croirais ?

— Parce que je comprends maintenant.

Les mots sortirent avant qu'elle puisse les retenir. Alejandro se figea, ses mains toujours sur ses épaules.

— Qu'est-ce que tu comprends ?

— Pourquoi tu es comme ça. Pourquoi tu as construit ces murs. Pourquoi tu ne peux faire confiance à personne.

Il la lâcha brusquement, reculant comme si elle l'avait brûlé.

— Tu ne sais rien de moi.

— Je sais que tu es un frère qui a tout perdu. Qui a essayé de sauver sa sœur et qui a échoué. Et qui maintenant passe chaque jour à essayer de se racheter.

Alejandro la fixait, incrédule. Puis quelque chose se brisa en lui. Toute la rage, toute la colère s'évaporèrent, laissant place à une vulnérabilité nue.

— Elle était tout ce qui me restait, murmura-t-il. Ma seule famille. J'ai promis à notre mère mourante que je la protégerais. Et j'ai échoué.

Camila sentit les larmes monter.

— Non. Tu ne l'as pas abandonnée. Tu es là. Chaque jour. Tu te bats pour elle.

— Elle ne se réveillera jamais vraiment, dit-il d'une voix brisée. Les médecins disent que son esprit est trop endommagé. Qu'elle vivra, mais qu'elle ne sera plus jamais elle-même.

Sans réfléchir, Camila fit un pas vers lui. Elle leva une main, hésita, puis toucha doucement son visage.

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je suis désolée pour ce qui lui est arrivé. Et je suis désolée d'avoir violé ton intimité.

Alejandro ferma les yeux, se penchant dans sa paume comme s'il cherchait du réconfort.

— Tu n'étais pas censée voir ça. Personne n'était censé voir ça.

— Je sais. Mais maintenant je comprends.

Il rouvrit les yeux, la regardant avec une intensité qui lui coupa le souffle.

— Et qu'est-ce que tu vas faire de cette information ?

Camila réfléchit. Elle pourrait utiliser ça contre lui. Trouver un moyen de s'échapper en menaçant de révéler son secret.

Mais en regardant cet homme brisé devant elle, elle ne put s'y résoudre.

— Rien, dit-elle simplement. Ton secret est en sécurité avec moi.

Alejandro la scrutait, cherchant le mensonge dans ses yeux. Mais il ne trouva que de la sincérité.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Pourquoi tu ferais ça ?

Camila ne savait pas comment répondre. Parce qu'elle commençait à le voir différemment ? Parce qu'elle commençait à ressentir quelque chose pour lui qu'elle ne voulait pas nommer ?

— Parce que même les monstres méritent de garder leurs secrets, dit-elle finalement.

Un sourire triste étira ses lèvres.

— Tu continues à me voir comme un monstre.

— Oui. Mais maintenant, je vois aussi l'homme derrière le monstre.

Ils se regardèrent en silence, le poids de cet aveu flottant entre eux.

Puis Alejandro fit quelque chose qu'elle n'attendait pas. Il prit sa main, la porta à ses lèvres, et déposa un baiser doux sur ses doigts.

— Viens, dit-il doucement. Je vais te présenter.

Il la guida vers la chambre d'Isabella. Camila hésita sur le seuil, mais il l'encouragea d'un signe de tête.

Ils s'approchèrent du lit. Alejandro se pencha vers sa sœur.

— Isabella, murmura-t-il en espagnol, puis en français. J'ai quelqu'un à te présenter. C'est Camila. Elle est… spéciale.

Camila regarda la jeune fille. Si fragile. Si brisée. Elle sentit les larmes monter à nouveau.

— Bonjour Isabella, dit-elle doucement. Ton frère t'aime beaucoup. Il ne t'abandonnera jamais.

Il n'y eut pas de réponse. Juste le bip régulier du moniteur cardiaque.

Mais lorsque Camila regarda Alejandro, elle vit quelque chose de nouveau dans ses yeux.

De l'espoir.

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