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Chapitre 9 : Le Lendemain

8h12.

Le 30 mai n’avait pas de goût. Pas encore. Juste l’odeur du café brûlé et du pin mouillé.

Adrien se réveilla le premier. Réflexe. Cinq ans qu’il dormait mal. Cinq ans qu’il se levait à 6h pour vérifier que personne n’était entré.

Sauf que ce matin, il y avait deux voitures de police devant le chalet. Deux gyrophares éteints. Quatre flics qui buvaient du café en thermos, fusil à pompe en travers des genoux.

Protection policière. Négociable pas, avait dit le juge Roland.

Adrien poussa la porte. L’air était coupant. La neige de la veille avait tenu. Le monde était blanc, neuf, comme si la nuit avait lavé le sang de Morel sur le velours bleu nuit.

Un flic leva la main. 35 ans, barbe de trois jours, cernes. « M. Vales. On a un problème. »

Il montra du menton le portail en bois.

Posée dans la neige, juste devant. Une tête de porc. Fraîche. Les yeux ouverts. La gueule fendue d’une oreille à l’autre en un rictus.

Et planté entre les deux yeux : un couteau de cuisine. Le même modèle que celui d’Ella, hier.

Sur la lame, un post-it jaune. Trois mots au marqueur noir : _ON VOUS REGARDE_.

Adrien ne dit rien. Il sentit juste le froid remonter de ses bottes jusqu’à sa nuque.

Morel était en cellule. Mais le réseau, lui, était dehors. Et il venait de signer le reçu.

8h27.

Ella entra dans la cuisine. T-shirt trop grand, cheveux en bataille, ordinateur sous le bras. Elle n’avait pas dormi. Elle avait écrit. 4000 mots déjà. Le titre clignotait sur l’écran : _“Ils sont partout” : Comment j’ai fait tomber l’homme qui a tué Vales Groupe._

Elle vit Adrien par la fenêtre. Figé devant le portail. Elle vit la tête.

Elle ne cria pas. Elle posa l’ordinateur. Très doucement. Comme si un bruit pouvait faire exploser quelque chose.

« C’est pour moi ? » dit-elle. Sa voix était blanche.

« C’est pour nous, » dit Adrien sans se retourner. « C’est pour tous les trois. »

Isabelle arriva la dernière. Peignoir en laine. Les cheveux blancs attachés. Elle avait 10 ans de moins dans le regard depuis hier. Depuis qu’elle avait dit _non_ à Morel.

Elle vit la tête. Elle vit le couteau. Elle vit ses deux gosses, parce que c’était ça, maintenant. Adrien et Ella. Ses deux gosses.

Elle ne trembla pas. Elle s’approcha du flic. « Vous avez relevé les empreintes ? »

Le flic cligna des yeux. Il ne s’attendait pas à ça. « Euh… la scientifique arrive, madame. »

« Bien, » dit Isabelle. « Et dites-leur de chercher du porc ibérique. C’est une tête de Pata Negra. 200 euros pièce. Celui qui nous menace a les moyens. Ou il veut nous le faire croire. »

Adrien la regarda. Sa mère. 58 ans. Veuve, diffamée, séquestrée pendant 6 heures hier. Et elle analysait une scène de crime comme un légiste.

Thomas tenait d’elle. Lui aussi.

9h03.

Sarah arriva avec le juge Roland. Et Lemoine du PNF.

Ils ne regardèrent même pas la tête de porc. Ils l’enjambèrent. Comme si c’était normal. Comme si c’était le tarif.

« On a trois nouvelles, » dit Roland. Il n’avait pas dormi non plus. Costume froissé, cravate de travers. « Une bonne, une mauvaise, une très mauvaise.

La bonne : Morel a parlé. Cette nuit. 4h d’interrogatoire. Il balance. Il cite 17 noms. Dont deux ministres. Dont un préfet. Dont le patron de la banque qui a coulé votre père. »

Adrien sentit quelque chose se débloquer dans sa poitrine. Thomas. C’était pour Thomas.

« La mauvaise, » continua Roland. « Un des noms qu’il a donné… est mort ce matin. 7h41. Suicide. Par balle. Chez lui. Neuilly. »

Isabelle se raidit. « Qui ? »

« Le directeur de cabinet du Ministère des Finances, » dit Lemoine. « Celui qui a signé les dérogations pour Morel en 2019. »

« Suicide mon cul, » lâcha Ella.

Personne ne la contredit.

« Et la très mauvaise ? » demanda Adrien.

Roland sortit une enveloppe de sa poche. Papier kraft. Pas de timbre. Déposée à la main. Il la tendit à Isabelle.

« Adressée à vous, Mme Vales. Trouvée dans la boîte aux lettres du chalet à 6h. Les flics ne l’ont pas vue arriver. Caméras coupées de 5h52 à 5h58. »

Isabelle ouvrit. À l’intérieur : une seule balle. 9mm. Luissante. Neuve.

Et un papier. Même écriture que le post-it sur le porc. Même marqueur noir.

_« Une pour vous. Une pour le fils. Une pour la journaliste.

Vous avez 48h pour dire que la vidéo est un fake.

Sinon, on commence par la plus faible. »_

Le papier trembla dans les mains d’Isabelle. Une seconde. Puis elle le plia. Calmement. Le remit dans l’enveloppe.

« Je suis la plus faible, je suppose, » dit-elle.

« Maman… » commença Adrien.

« Non, » coupa-t-elle. « Ils ont raison. Je suis vieille. Je suis seule. Je suis la cible logique.

Sauf qu’ils ont oublié un détail. » Elle leva les yeux vers Roland. Vers Sarah. Vers ses deux gosses. « Je n’ai plus rien à perdre. Et une mère qui n’a plus rien à perdre… c’est l’animal le plus dangereux du monde. »

10h15.

Le chalet était devenu un QG.

Police partout. Scellés sur le portail. Scientifique en combi blanche qui emballait la tête de porc.

Sur la table : trois téléphones sécurisés. Ligne directe avec le GIGN.

« Vous ne sortez plus, » dit Sarah. « Pas sans moi. Pas sans gilet. Pas sans itinéraire validé.

Morel a donné des noms, mais le réseau est en fuite. Et blessé. Et un animal blessé, ça mord. »

Ella fixait son écran. Son article était prêt. 6000 mots. Il devait partir à 11h pour Le Monde.

« Si je publie, ils accélèrent, » dit-elle. « Si je publie pas, Morel gagne quand même. »

« Tu publies, » dit Adrien. Il était derrière elle. Sa main sur son épaule. « On leur a promis l’enfer. On va pas s’arrêter au purgatoire. »

11h00.

Clic.

L’article partit.

11h01.

Le site du Monde crasha sous les connexions.

11h03.

*Push AFP :* _“Ils sont partout” : le témoignage glaçant d’Ella M., la journaliste qui a fait tomber Morel._

*Tweet de Mediapart :* _On publie les 4,2 Go. En intégralité. La République des copains a un visage. Et il saigne._

11h17.

Le téléphone sécurisé d’Adrien sonna. Numéro masqué.

Il décrocha. Mit le haut-parleur.

Respiration. Puis une voix. Déformée. Vocodeur.

« Vous avez signé votre arrêt de mort, M. Vales. »

Adrien regarda Isabelle. Regarda Ella. Regarda Sarah.

« Non, » dit-il. « On a signé le vôtre. »

Il raccrocha.

12h40.

Déjeuner. Si on pouvait appeler ça déjeuner.

Sandwichs de la police. Goût de plastique.

La télé tournait. Muet.

*BFM :* Images du siège de Vales Groupe. Perquisitions. Cartons. Flics qui sortent avec des tours d’ordinateurs.

*Bandeau :* _Démission du PDG de la Banque Franco-Suisse. “Raisons personnelles”._

*En dessous :* _Le préfet de Lyon placé en garde à vue. Liaison directe avec Marc Morel confirmée._

Ella prit une photo de l’écran. La twitta. Légende : _Ils tombent. Un par un. #ValesLeaks_

300 000 likes en 10 minutes.

14h02.

On frappa. Pas la police.

Un livreur. UPS. Gilet jaune. Colis.

Sarah ouvrit. Flingue dans le dos. « Pour qui ? »

« Ella M., » dit le livreur. Il ne la regardait pas dans les yeux. « Signer ici. »

Ella signa. Le colis était petit. 20 cm. Lourd.

Elle l’ouvrit avec un couteau. Adrien à côté d’elle. Isabelle debout, en retrait.

À l’intérieur : une boîte à chaussures.

Dans la boîte à chaussures : un téléphone. Un vieux Nokia 3310. Allumé.

Et un mot. Même écriture. Même marqueur.

_« Il sonnera à 18h. Décroche seule. Ou la balle de 9mm trouve sa mère avant 19h. »_

18h00.

Le Nokia sonna.

Vibreur. Strident. Comme un cri du passé.

Ella était dans la chambre. Seule. Porte fermée. Sarah derrière la porte, oreille collée. Adrien dans le salon, poings serrés. Isabelle assise, droite, qui récitait des prières qu’elle n’avait pas dites depuis l’enterrement de Paul.

Ella décrocha. « Allô ? »

Respiration. Vocodeur encore. Mais plus bas. Plus réel.

« Bravo pour l’article, Mademoiselle M. Très… vivant. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

« Vous voir. Seule. 20h. Gare de Cornavin. Quai 7. Vous montez dans le Genève-Lausanne de 20h14. Voiture 3, place 42.

Si vous n’êtes pas seule, la vieille meurt.

Si vous parlez aux flics, la vieille meurt.

Si vous venez… peut-être qu’on discute. Peut-être que vous vivez. »

« Et si je refuse ? »

Un rire. Déformé. Glacial. « Alors à 19h, regardez le journal. Vous verrez une vieille dame qui se fait tirer dessus en sortant de chez elle. En direct.

À tout à l’heure, Ella. »

_Tuut… tuut… tuut…_

Ella raccrocha. Elle ouvrit la porte.

Trois visages. Blancs.

« Il veut me voir, » dit-elle. « Ce soir. 20h. Sinon, il tue Isabelle à 19h. En direct. »

Adrien se leva. « On y va tous. »

« Non, » dit Sarah. « Si tu bouges, ils la tuent. »

Isabelle, elle, sourit. Un sourire triste. « Je vous l’avais dit. Je suis la plus faible.

Et la plus faible… c’est toujours l’appât. »

19h00.

Journal de la RTS.

Direct.

Chalet. Neige. Police.

Rien.

19h01. Rien.

19h02. Rien.

Sarah souffla. « Il bluffe. »

19h03.

Le téléphone sécurisé d’Isabelle sonna. Numéro masqué.

Elle décrocha.

« Allô ? »

Silence. Puis la voix. Sans vocodeur cette fois. Une voix d’homme. 50 ans. Fatiguée. Presque douce.

« Mme Vales ? C’est annulé pour ce soir.

Votre fils… et sa journaliste… ils sont plus coriaces que prévu.

On reporte.

Dormez bien. Profitez.

Parce que quand on reviendra… on ne préviendra pas. »

_Tuut… tuut… tuut…_

Isabelle raccrocha. Elle regarda Adrien. Regarda Ella.

« Ils jouent avec nous, » dit-elle. « Comme des chats. Avec des souris. »

Adrien prit le Nokia. Le broya dans sa main. Le plastique craqua.

« Alors on arrête d’être des souris, » dit-il.

Il regarda Ella. « 20h14. Quai 7. Voiture 3.

On y va. Mais pas comme ils l’attendent. »

Dehors, la nuit tombait sur le 30 mai.

La tête de porc était partie. Mais l’odeur restait.

Et dans l’air, il y avait un mot qui n’était pas dans l’article d’Ella. Pas encore.

Guerre.

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