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Chapitre 5 : Chez Lui

La voiture d’Adrien ne fit aucun bruit en quittant le parking souterrain de _L’Écho_. Une Tesla noire, vitres teintées. Ella aurait préféré un taxi. Un chauffeur. Des témoins.

Mais Adrien avait dit _c’est sécurisé_, et après ce qui venait de se passer aux archives, elle n’avait plus confiance en personne d’autre que lui. Ce qui, cinq jours plus tôt, lui aurait semblé impensable.

Ils traversèrent Lyon en silence. La pluie avait repris, fine, obstinée, lavant les vitres sans les rendre transparentes. La ville glissait derrière eux : Bellecour désert, les quais du Rhône noyés d’ombre, puis la Guillotière qui s’illuminait par fragments.

Ella regardait ses mains. La clé USB était dans la sienne. Adrien n’avait pas insisté pour la reprendre. Confiance ? Ou piège ?

« Tu vis où exactement ? » demanda-t-elle pour briser le silence.

« 15e étage. Rue Paul Bert, » dit-il sans la regarder. Les yeux sur la route, les mains à 10h10 sur le volant. « Loft. Pas de voisins directs. Contrôle d’accès biométrique. »

« Traduction : personne ne nous entendra crier. »

Il tourna la tête vers elle une demi-seconde. Le coin de ses lèvres se leva. Pas un sourire. Une grimace amusée.

« Traduction : personne ne viendra nous couper avant qu’on ait fini. »

Le parking était privé. Ascenseur direct, sans bouton d’étage. Il posa sa main sur le lecteur. Lumière verte.

16e étage. Pas 15e. Il avait menti d’un étage. Ella nota. Elle notait tout maintenant.

La porte s’ouvrit sur une odeur qu’elle n’attendait pas : bois chaud, café froid, et ce parfum boisé qu’il portait, mais dilué, domestique.

Pas de marbre. Pas de lustres. Pas de vue ostentatoire sur Fourvière.

Murs de béton brut. Bibliothèque qui montait jusqu’au plafond, échelle coulissante en métal noir. Canapé en cuir usé. Une seule photo sur le mur : Thomas, riant, une bière à la main, bras autour des épaules d’Adrien. Ils avaient 20 ans. Le même nez. La même mâchoire. Avant que la vie ne les sépare.

« Tu t’attendais à quoi ? » dit Adrien en refermant la porte derrière elle. Le verrou claqua, électronique. « Des trophées ? Du Dom Pérignon ? »

Ella posa son sac sur une table basse en chêne brut.

« Non. Mais pas ça. »

« Ça, c’est ce qu’il reste, » dit-il simplement. Il passa une main dans ses cheveux, geste las. « Bois quelque chose. Tu trembles. »

Elle ne tremblait pas. Pas à l’extérieur. Elle posa son sac. Sortit la clé USB. La posa sur la table, entre eux, comme on pose une arme sur une table de négociation.

Adrien alla à la cuisine ouverte. Verseur en verre, eau filtrée. Il revint, lui tendit un verre. Leurs doigts se frôlèrent. Même frisson qu’au 12e étage du restaurant. Elle but une gorgée pour avoir une raison de ne pas le regarder.

« On regarde, » dit-elle.

Il acquiesça. Branchée la clé USB sur un écran mural qui descendit du plafond sans bruit. 65 pouces. Pas de caméra, pas de micro visible. Il avait dit vrai.

La vidéo reprit exactement où celle des archives s’était arrêtée. La Porsche tordue. La pluie. La silhouette de Marc qui s’éloigne.

Puis l’écran grésilla. Coupure. 2 secondes de neige.

Puis une autre vidéo se lança. Qualité meilleure. Caméra fixe, angle bureau.

Un bureau sans fenêtre. Lampe de bureau qui éclairait un visage à moitié dans l’ombre. Marc, plus jeune. Trois ans plus tôt.

En face de lui, hors champ, une voix. Masculine, basse, légèrement voilée. Comme filtrée.

« Tu es sûr qu’il est mort ? »

Marc, hors champ : « Oui. Le choc était frontal. Personne ne survit à ça. »

La voix : « Bien. Et Moretti ? »

Marc : « Elle mord à l’hameçon. Elle publie demain. _Le Prince et le Scandale_. Après ça, Vales est fini. Le fils n’aura plus rien. »

La voix : « Parfait. Tu as l’argent du rachat ? »

Marc : « Cash. Via Malte. Comme prévu. »

Écran noir.

Ella resta figée. Ses doigts serraient le verre d’eau à le briser.

La voix… Elle la connaissait. Elle l’avait entendue des centaines de fois au téléphone, en réunion, dans les couloirs.

Julien Morel. Ancien CFO. Disparu officiellement en Suisse en 2020. Mort.

Il était vivant. Et il avait tout orchestré.

« Il est vivant, » murmura-t-elle.

« Et il m’a manipulée depuis le début, » finit Adrien à sa place.

Il mit pause. L’écran resta noir, comme un trou.

« Il ne t’a pas manipulée, Ella, » dit-il doucement. Il se leva, alla vers la baie vitrée. Dehors, Lyon scintillait sous la pluie. « Il t’a utilisée.

Il savait que personne ne vérifierait un article signé par la journaliste la plus respectée de Lyon. Il savait que j’étais le fils du patron. Le bouc émissaire parfait.

Et il savait que je ne pourrais pas me défendre sans preuves. Parce que les preuves, c’était lui. »

Ella posa le verre. Elle se leva aussi. Elle avait besoin de bouger.

« Pourquoi ? Pourquoi détruire ton père ? Pourquoi tuer Thomas ? »

« Parce que mon père a refusé de lui vendre le groupe, » dit Adrien sans se retourner. « Vales Groupe, c’était des usines, des emplois, de l’acier. Morel voulait transformer ça en fonds d’investissement. Dépecer, revendre, licencier.

Mon père a dit non.

Thomas a découvert le détournement une semaine avant l’accident. Il a confronté Morel.

Et moi… » Il se tut une seconde. « Moi, j’étais censé être dans la voiture avec lui ce soir-là. »

Ella sentit son sang se glacer.

« Quoi ? »

« Dernier vol Genève-Lyon annulé, » dit-il. Enfin il se retourna. Son visage était fermé, mais ses yeux… ses yeux étaient ceux d’un gamin de 8 ans qui a perdu son frère. « Thomas a pris ma place.

Morel le savait. Il a confondu la voiture. Il voulait me tuer. C’est Thomas qui est mort à ma place. »

Le silence fut assourdissant. Ella comprit soudain les cernes, l’insomnie, la rage froide. Il ne cherchait pas la vengeance. Il cherchait à arrêter de voir le visage de son frère chaque fois qu’il fermait les yeux.

« On a tout, » dit-elle doucement. Elle revint vers la table. « La vidéo, les flux financiers, l’aveu de Morel.

On publie demain. Sous mon nom. Sous ton nom. Sous les deux. »

« Non, » dit Adrien. Il secoua la tête. « Sous ton nom. Toi seule.

Pour que le monde comprenne que la vérité peut revenir. Même après cinq ans. Même quand tout le monde a choisi de croire le mensonge. »

Ella le regarda. Longtemps.

« Et après ? Après demain, qu’est-ce qu’on fait ? »

Adrien s’approcha d’elle. Pas trop près. Juste assez pour qu’elle sente la chaleur de lui, l’odeur du bois et de la pluie sur sa chemise.

« Après demain, » dit-il, la voix plus basse, « on décide si on laisse cette histoire nous détruire…

ou si on construit autre chose dessus. »

Ella soutint son regard. Elle vit la haine de cinq ans. La méfiance.

Et autre chose dessous. Quelque chose de plus dangereux. De plus fragile.

De la confiance. À peine née.

« Tu sais, » dit-elle, « si tu essaies quoi que ce soit ce soir, je te poignarde avec ton verre d’eau. »

Un rire bas, bref, rauque. Le premier vrai rire qu’elle entendait de lui.

« Je ne suis pas stupide, Ella. Pas ce soir. »

Il s’écarta. Désigna un couloir sombre au fond.

« Chambre d’amis au fond. Salle de bain attenante. Draps propres.

Je dors dans le salon. Canapé. Alarme activée. Si Morel bouge, si Marc parle, si quelqu’un respire trop fort dans ce bâtiment, je le saurai. »

Ella hocha la tête. Prit son sac. Avant de partir, elle se retourna.

« Adrien ? »

« Oui ? »

« Merci. De ne pas m’avoir laissée seule dans ces archives. »

Il ne répondit pas. Il hocha juste la tête. Une fois.

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2h17 du matin.

Ella se réveilla en sursaut. Pas de cauchemar. Un bruit.

Un bruit métallique. Dans le salon. Puis le _bip_ discret de la porte d’entrée. Code forcé.

Elle se leva sans allumer. Pieds nus sur le béton froid. Elle prit le couteau de cuisine sur le plan de travail en passant. 15 cm de lame. Ridicule contre une arme, mais elle n’avait que ça.

La porte de la chambre s’ouvrit sans bruit.

Le salon était plongé dans la pénombre. Seule la lueur de la ville entrait par la baie vitrée.

Adrien était debout, torse nu, pantalon de survêtement gris. Une arme à la main. Pas un flingue. Une clé à molette. L’arme d’un homme qui a appris à se battre sans faire de bruit.

Il ne se retourna pas quand elle entra.

« Recule, Ella, » dit-il, la voix basse, tendue. « Il est venu finir le travail. »

La porte d’entrée s’ouvrit lentement. Un homme entra. Grand, silhouette massive, capuche relevée. Même démarche que sur la vidéo du 21 mars.

Il ne dit rien. Il leva le bras. Quelque chose brilla dans sa main.

Ella sentit son cœur s’arrêter.

Ce n’était pas Marc.

Ce n’était pas Morel.

C’était un troisième homme.

Et il connaissait l’appartement. Il connaissait le code.

Adrien se plaça devant elle, sans un mot. Son épaule effleura la sienne.

« Derrière moi, » dit-il seulement.

Et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Ella obéit sans discuter.

L’homme fit un pas. Puis un autre.

La pluie battait contre les vitres.

Et dans le silence, Ella comprit : Morel n’était pas venu seul.

Il avait envoyé un nettoyeur.

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