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CHAPITRE 6 – Rebecca arrive

Et surtout, il ne disait rien.

Pas un mot. Pas un souffle. Pas un commentaire. Alors que Jacques et Isaora parlaient, criaient, gémissaient, riaient, le cadreur restait muet. Silencieux. Invisible. Comme s’il n’était pas vraiment là. Comme s’il n’était qu’une caméra posée sur un trépied.

Sauf qu’il n’était pas posé sur un trépied. Il bougeait. Il se déplaçait. Il changeait d’angle.

Éléonore mit la vidéo sur pause au moment où le cadreur faisait son pas de côté pour dévoiler le visage d’Isaora. Elle regarda le bord de l’image, chercha un reflet, une ombre, n’importe quoi qui puisse trahir l’identité de la personne derrière l’objectif.

Rien. La pièce était trop sombre, les murs trop nus, le miroir trop éloigné.

Elle reposa le téléphone sur la table et se prit la tête entre les mains. Les questions se bousculaient, se chevauchaient, s’annulaient. Qui était derrière ce numéro ? Pourquoi lui envoyer ces images ? Qu’est-ce que cet inconnu attendait d’elle ? De l’argent ? Du chantage ? Une vengeance ? Et si c’était Isaora elle-même qui avait envoyé la vidéo, pour la blesser, pour l’humilier, pour la pousser à demander le divorce ? Ou Jacques, pour la tester, pour voir comment elle réagirait, pour la piéger ?

Elle ne savait pas.

Elle ne savait plus rien.

La seule chose dont elle était sûre, c’était ce grain de beauté sur le sein gauche. Ce petit point brun qu’elle connaissait depuis toujours, et qui venait de faire basculer sa vie dans un cauchemar dont elle ne voyait pas la fin.

Le téléphone vibra une sixième fois.

Alors ? Tu as regardé ? Tu as vu ce que je voulais que tu voies ?

Éléonore prit une grande inspiration et répondit.

Je ne vois rien. Juste mon mari et ma sœur. Qu’est-ce que je suis censée voir ?

La réponse arriva presque instantanément.

L’homme qui filme. Regarde mieux. Et quand tu auras compris qui c’est, tu seras prête à entendre la suite.

***

Éléonore ne répondit pas au dernier message.

Elle resta assise, le téléphone entre les mains, les yeux fixés sur l’écran où les mots de l’inconnu venaient de s’afficher. Puis elle posa l’appareil sur la table basse, l’écran tourné vers le bas, comme elle l’avait fait quelques minutes plus tôt. Elle savait que c’était absurde. Les images étaient dans sa tête maintenant, gravées derrière ses paupières, et aucun geste, aucune position, aucune tentative de les enfouir ne les ferait disparaître. Mais elle avait besoin de ne plus les voir, au moins pendant quelques minutes. Besoin de respirer un air qui ne sentait pas la sueur, le sexe et la trahison.

Elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Le salon donnait sur l’avenue Montaigne, une de ces rues parisiennes où le silence coûte plus cher que le bruit. À cette heure de la soirée, les boutiques de luxe étaient fermées, les trottoirs presque déserts. Un couple passait, bras dessus bras dessous, riant de quelque chose qu’elle n’entendait pas. Une voiture noire attendait au feu rouge, son moteur ronronnant doucement. La vie continuait dehors, indifférente, comme si rien ne s’était passé, comme si le monde n’avait pas basculé sur ses gonds dans ce salon trop bien décoré.

Elle appuya son front contre la vitre froide et ferma les yeux. La fraîcheur du verre lui fit du bien, un minuscule soulagement physique qui contrastait avec le brasier dans sa poitrine. Elle resta ainsi longtemps, à écouter le tic-tac de l’horloge de Genève, le ronronnement lointain de la circulation, le silence épais de l’appartement vide.

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