chapitre 8
Chapitre 8 : Nathaniel, six mois plus tard
Six mois.
Cent quatre-vingt-trois jours exactement depuis qu'Elena avait signé les papiers de divorce et disparu de sa vie.
Nathaniel Cross se tenait devant la fenêtre de son bureau au quarante-deuxième étage de Cross Tower, un verre de whisky à la main, et regardait la ville s'étendre à ses pieds. Il était neuf heures du matin. Trop tôt pour boire. Mais il s'en fichait.
Il s'en fichait de tout, ces derniers temps.
Derrière lui, sur son bureau, une montagne de dossiers s'accumulait des rapports non lus, des contrats en attente, des appels à rendre. Il n'avait plus la concentration nécessaire. Plus l'énergie. Plus rien.
Tout avait commencé à dérailler le jour où Elena était partie.
Pas tout de suite, bien sûr. Les premières semaines, il s'était senti libéré. Victoria était radieuse, exigeante, passionnée. Elle le comblait d'attention, de projets, d'envies. Pour la première fois depuis des années, il se sentait désiré.
Mais la lune de miel n'avait pas duré.
Trois semaines après le départ d'Elena
Victoria avait emménagé dans la maison Cross.
— Il faut repeindre, avait-elle dit en faisant le tour des pièces. Ces couleurs sont déprimantes.
Nathaniel avait acquiescé. Pourquoi pas ? Un nouveau départ méritait une décoration neuve.
— Et ces meubles, avait-elle ajouté. Trop vieux. On rachète tout.
Il avait signé les chèques sans discuter.
Puis elle avait commencé à organiser des dîners. Des réceptions. Des soirées. La maison s'était remplie de visages qu'il ne connaissait pas des amis de Victoria, des influenceurs, des gens superficiels qui parlaient fort et riaient trop.
— Tu ne t'amuses pas ? lui demandait-elle.
— Si, bien sûr.
Mensonge.
Il ne s'amusait pas. Il se sentait étranger dans sa propre maison. Les murs avaient changé de couleur. Les meubles étaient neufs. Même l'odeur avait changé des bougies parfumées, des fleurs fraîches partout.
Plus rien ne rappelait Elena.
Plus rien ne rappelait la femme silencieuse qui préparait son café le matin, qui repassait ses chemises le soir, qui l'attendait sans jamais se plaindre.
Il aurait dû être heureux.
Il ne l'était pas.
Deux mois après Les premières tensions
Victoria était enceinte de cinq mois.
Sa grossesse n'avait rien de paisible. Elle était fatiguée, irritable, exigeante. Elle réclamait des massages à trois heures du matin, des plats impossibles à trouver, des vêtements de marque qu'elle ne porterait qu'une fois.
— Tu ne fais plus rien pour moi, l'accusait-elle. Tu es distant. Tu penses à elle, n'est-ce pas ?
— À qui ?
— À ta femme. À Elena. Tu regrettes.
— Ne sois pas ridicule.
Mais au fond de lui, une voix murmurait : Peut-être. Peut-être que oui.
Il ne voulait pas l'admettre. Il ne pouvait pas. Il avait tout quitté pour Victoria son mariage, sa réputation, la femme qui l'avait aimé sans condition.
Reconnaître son erreur, c'était s'avouer vaincu.
Alors il serrait les dents, il encaissait les crises de Victoria, et il se réfugiait dans le travail.
Le travail, au moins, ne le décevait pas.
Trois mois après La première perte
Cross Industries venait de perdre un contrat majeur.
Un appel d'offres qu'il croyait remporter facilement une fusion avec un groupe technologique de la Silicon Valley. Tout était bouclé, ou presque. Mais au dernier moment, un concurrent inconnu avait fait une offre plus élevée.
Un concurrent inconnu.
Nathaniel avait demandé à ses équipes de faire des recherches. Rien. Le concurrent était invisible, protégé par des montagnes de documents juridiques et des sociétés écrans.
— Qui sont-ils ? avait-il hurlé.
Personne ne savait.
Ce jour-là, pour la première fois, il avait pensé à Elena. Pas à l'Elena effacée, docile, silencieuse. À une autre Elena. Une Elena qu'il n'avait jamais connue.
Pourquoi est-ce que je pense à elle ? s'était-il demandé. Elle ne connaît rien aux affaires.
Il avait chassé cette pensée.
Mais elle était revenue. Encore. Encore. Toujours.
Quatre mois après Le vide s'installe
Victoria avait perdu l'enfant.
Une fausse couche brutale, à six mois de grossesse. Elle avait été hospitalisée, avait pleuré pendant des jours, avait accusé tout le monde les médecins, le destin, et surtout Nathaniel.
— C'est ta faute, avait-elle crié. Tu n'as pas été assez présent. Tu pensais à elle pendant que notre bébé mourait.
Il avait encaissé.
Parce que c'était en partie vrai. Il pensait à Elena. De plus en plus souvent. De plus en plus intensément.
Il pensait à son sourire silencieux. À ses mains douces. À la façon dont elle disait « bonjour » chaque matin, comme si c'était un privilège de le voir.
Il pensait à la lettre qu'elle avait laissée. Tu n'as jamais connu la vraie moi.
Qui était-elle vraiment ?
Il ne le saurait jamais.
Cinq mois après La descente
Victoria était partie.
Elle avait pris ses affaires, ses caprices, ses crises, et était retournée chez ses parents en pleurant qu'il ne l'aimait pas assez. Il n'avait pas essayé de la retenir.
La maison Cross était à nouveau vide.
Mais ce n'était plus la même maison. Les murs étaient gris-rose, les meubles design et froids, les bougies parfumées dégageaient une odeur de vanille écœurante. Il ne restait plus rien d'Elena. Plus aucune trace.
Sauf son alliance.
Il l'avait gardée. Dieu sait pourquoi. Elle était dans le tiroir de sa table de chevet, dans une petite boîte, et parfois, la nuit, il l'ouvrait et la regardait.
Pour toujours, était-il écrit.
Il avait été idiot. Imbécile. Aveugle.
Six mois après —Aujourd'hui
Nathaniel vida son verre d'un trait.
Le whisky brûla sa gorge, réchauffa son ventre, mais ne calma pas le vide. Rien ne calmait le vide, ces derniers temps.
Son téléphone sonna. Il regarda l'écran.
Un numéro inconnu. Il décrocha par réflexe.
— Monsieur Cross ?
— Lui-même.
— Je suis journaliste au Ravenhill Times. J'aimerais recueillir votre réaction concernant l'annonce d'aujourd'hui.
— Quelle annonce ?
Un silence. Puis :
— Vous n'êtes pas au courant ? Elena Hart enfin, votre ex-épouse vient d'être nommée PDG de Hart Group. C'est la une de tous les journaux.
Nathaniel crut avoir mal entendu.
— Pardon ?
— Elena Hart. L'héritière de l'empire Hart. Votre ex-femme. Elle reprend les rênes de l'entreprise après trois ans d'absence. Le monde des affaires est en effervescence.
La ligne devint floue. Les mots tournèrent dans sa tête comme une ritournelle absurde.
Elena Hart. Héritière. PDG. Empire Hart.
— Vous êtes sûr ? murmura-t-il.
— Certain. La conférence de presse vient de commencer. Je vous envoie le lien.
Le journaliste raccrocha.
Nathaniel resta figé, le téléphone à la main, le regard fixe.
Il ouvrit le lien.
À l'écran, une femme en tailleur blanc, les cheveux relevés, les yeux d'acier, se tenait devant un pupitre. Des micros partout. Des caméras. Des flashs.
Elena.
Mais pas l'Elena qu'il avait quittée.
Celle-ci était… immense. Imposante. Inaccessible.
Elle parlait d'une voix calme, ferme, précise. Des chiffres, des stratégies, des visions. Les journalistes buvaient ses paroles.
— Je suis de retour, dit-elle en conclusion. Et cette fois, je ne disparaîtrai plus.
Nathaniel posa son verre.
Ses mains tremblaient.
Tu n'as jamais connu la vraie moi, avait-elle écrit.
Il comprenait, maintenant. Trop tard.
Beaucoup trop tard.
