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Chapitre 2 Le premier rôle

Le soleil n’était pas encore tout à fait levé lorsque le vrombissement discret d’un moteur électrique tira Chloé

de son sommeil. Elle ouvrit les yeux, désorientée par la hauteur inhabituelle du plafond et la douceur excessive

des draps en satin de coton qui l’enveloppaient. Pendant quelques secondes de flou, elle chercha le bruit

familier de la vieille cafetière de son appartement et l'odeur du pain grillé.

Mais la lumière pâle qui filtrait à

travers les immenses rideaux de lin gris lui rappela cruellement où elle se trouvait.

L'aile est du domaine de Rayan.

Elle s’assit dans le lit king-size, repoussant sa lourde chevelure en arrière. La pièce était immense, épurée,

décorée avec un goût si parfait qu'il en devenait presque impersonnel.

Hier soir, après sa brève et intense

confrontation avec Rayan dans le salon, elle s'était effondrée de fatigue, terrassée par les émotions de la

journée. Le chèque avait été encaissé, les créanciers de sa mère étaient désormais silencieux, mais le prix à

payer venait de commencer.

Un coup discret frappé à la porte de sa chambre brisa le silence. Chloé resserra les pans de son vieux

peignoir élimé autour d'elle, se sentant soudainement vulnérable au milieu de tout ce luxe.

—« Entrez », dit-elle d’une voix encore enrouée.

La porte s'ouvrit sur une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'un tailleur noir impeccable, les

cheveux tirés en un chignon strict qui ne laissait dépasser aucune mèche. Elle était suivie par deux jeunes

assistants qui poussaient un immense portant sur roulettes, surchargé de housses de vêtements en tissu noir

protecteur.

— « Bonjour, Mademoiselle Legrand », commença la femme d’un ton courtois mais dénué de toute

familiarité. « Je suis Hélène, la styliste personnelle mandatée par Monsieur Rayan. Nous avons trois heures pour

concevoir votre image publique pour le gala de ce soir, ainsi que pour sélectionner les tenues de base pour les

prochaines semaines. Monsieur a été très précis : rien ne doit être laissé au hasard.»

Chloé laissa échapper un soupir discret. Rayan ne perdait pas de temps. Pour lui, elle n'était qu'un projet,

une entreprise qu'il fallait restructurer avant de la présenter aux investisseurs. Elle se leva, croisant les bras sur

sa poitrine.

— « Je suppose que je n'ai pas vraiment mon mot à dire sur le choix des vêtements, Hélène ?»

La styliste esquissa un sourire poli, presque professionnel.

— «Monsieur Rayan a établi une charte de style bien précise, Mademoiselle. Vous devez incarner

l’élégance, la distinction, mais avec une touche de simplicité mystérieuse qui justifierait son coup de foudre»

Soudain. Les lignes trop provocantes ou les couleurs trop criardes sont exclues. Nous allons travailler sur des

tons profonds, des matières nobles.

Pendant les heures qui suivirent, Chloé eut l'impression d'être un mannequin de cire. On l'examina, on prit

ses mesures, on lui fit essayer des dizaines de robes, de tailleurs, de chaussures à talons vertigineux. Chaque

tissu qui effleurait sa peau rappelait la valeur du contrat qui la liait à son faux fiancé.

Pourtant, au fond d'elle,

une petite étincelle de rébellion refusait de s'éteindre. Elle n'était pas un objet qu'on habillait. Elle s'assura

d'éliminer deux robes qu'elle jugeait trop contraignantes, imposant sa volonté à une Hélène surprise mais

finalement respectueuse de son tempérament.

Le point d'orgue de la séance fut la découverte de la robe pour le gala du soir. Une pièce de haute couture

en soie bleu nuit, fluide, dont le décolleté discret et le drapé asymétrique soulignaient sa taille avec une

précision divine. En se regardant dans le miroir de plain-pied, Chloé eut un hoquet de surprise. La jeune femme

fatiguée et stressée par les factures avait disparu. À sa place se tenait une créature d'une élégance rare, prête à

monter sur scène.

— «Monsieur sera satisfait », murmura Hélène,« un soupçon d'admiration sincère perçant enfin sa carapace

professionnelle.»

***

À dix-neuf heures trente, Chloé descendit le grand escalier de granit du hall principal. Ses talons aiguilles

résonnaient régulièrement sur les marches. Elle tenait sa pochette argentée d'une main ferme, bien que son

estomac soit noué par un trac monumental.Ce soir, le mensonge devenait public.

Au bas de l'escalier, Rayan l'attendait. Il était adossé à la rambarde, consultant une dernière fois ses

courriels sur son téléphone. Lorsqu'il entendit le bruit de ses pas, il rangea l'appareil dans sa poche et leva les

yeux.

Chloé vit le changement immédiat dans son regard. Pendant une fraction de seconde, le masque du

milliardaire calculateur se fendit. Ses yeux d'ébène s'agrandirent légèrement, parcourant lentement la silhouette

drapée de bleu nuit, s'attardant sur la courbe de son cou dégagé par un chignon flou, puis sur l'éclat fier de ses

yeux verts. Le silence s'installa entre eux, lourd, presque étouffant.

Rayan se redressa, réajustant inconsciemment les revers de son smoking noir, d'une coupe si parfaite

qu'elle semblait moulée sur sa carrure impressionnante.

—«Hélène a fait du bon travail », dit-il enfin, sa voix un peu plus basse que d'ordinaire.«Vous êtes... tout à

fait crédible.»

— «Merci», répondit Chloé, s'arrêtant sur la dernière marche pour être presque à sa hauteur.«J'ai fait de mon

mieux pour correspondre à vos critères d'exigence. J'espère que vous êtes prêt, vous aussi, car je ne compte pas

porter tout le poids de cette mascarade sur mes épaules.»

Rayan s'approcha d'elle. L'odeur de son parfum — un mélange boisé, musqué, intensément masculin —

envahit l'espace personnel de Chloé. Il leva lentement la main, et avant qu'elle n'ait pu reculer, ses doigts longs

et chauds frôlèrent la peau nue de son épaule pour repositionner une mèche de cheveux rebelle. Chloé retint son

souffle, chaque pore de sa peau s'enflammant à ce contact inattendu.

— «N'ayez pas peur, Chloé», murmura-t-il, ses yeux fixés sur ses lèvres avant de remonter vers son regard.

—«Je sais exactement comment mener ce genre de jeu. Mais à partir du moment où nous passerons les portes de

cette voiture, vous n'êtes plus Chloé Legrand, la jeune femme en détresse. Vous êtes ma fiancée. Celle qui

partage mes secrets, celle qui adoucit mes colères. Vous devez me toucher, me regarder avec tendresse. Et je

ferai de même.»

— «Je sais ce que j'ai signé, Rayan», souffla-t-elle, son cœur battant à un rythme alarmant à cause de leur

proximité.

— «Bien. Alors, commençons.»

Il lui tendit son bras, le coude plié. Chloé hésita pendant une seconde, regardant ce tissu noir comme s'il

s'agissait d'une ligne de non-retour. Puis, elle glissa sa main sous son bras, sentant la fermeté de ses muscles à

travers l'étoffe. Rayan couvrit brièvement sa main de la sienne, un geste d'une douceur si trompeuse qu'elle en

frissonna. Ensemble, ils franchirent le perron où la limousine les attendait sous une pluie fine.

***

Le grand salon d'honneur de l'Hôtel Impérial bourdonnait d'une activité frénétique. Les lustres en cristal de

Bohême projetaient des milliers d'éclats de lumière sur les robes de bal et les bijoux de prix. Les rires feutrés, le

tintement des flûtes de champagne et les murmures des conversations d'affaires composaient la bande-son de ce

microcosme de pouvoir.

Dès que le maître d'hôtel annonça l'arrivée de Rayan, un silence relatif se propagea dans la première partie

de la salle. Les têtes se tournèrent, les regards devinrent instantanément acérés. Rayan était un homme traqué

par les médias et envié par ses pairs ; le voir accompagné d'une femme inconnue était l'événement que personne

n'avait anticipé.

Chloé sentit une vague de panique la submerger face à cette centaine de regards braqués sur elle comme

des armes prêtes à tirer. Instinctivement, sa main se serra un peu plus fort sur le bras de Rayan. Elle s'attendait à

ce qu'il l'ignore, mais à sa grande surprise, il se pencha légèrement vers elle, sa lèvre frôlant presque son oreille.

— «Respirez, Chloé. Regardez-moi», ordonna-t-il doucement.

Elle tourna la tête vers lui. Le visage de Rayan s'était métamorphosé. La froideur distante avait fait place à

une expression d'une douceur infinie, un regard si intense, si chargé de promesses feintes que Chloé en eut le

vertige. Il jouait son rôle à la perfection.

— «Souriez-moi», continua-t-il à voix basse, tout en saluant d'un signe de tête un investisseur au loin.

«Laissez-les croire que nous partageons un secret.»

Portée par l'adrénaline et un orgueil soudain, Chloé se détendit. Elle laissa un sourire radieux illuminer son

visage, ses yeux ancrés dans ceux du milliardaire. L'effet fut immédiat. Un murmure d'étonnement parcourut la

foule.

Ils avancèrent dans la salle, saluant les différents dignitaires du groupe. Rayan présentait Chloé avec une

fierté mesurée mais indéniable, sa main posée avec assurance au creux de sa taille. Ce contact permanent,

chaud et possessif, envoyait des décharges électriques le long de la colonne vertébrale de la jeune femme. Elle

s'efforçait de répondre aux questions des journalistes et des épouses de directeurs avec un esprit vif et une grâce

naturelle, surprenant Rayan par sa répartie.

Cependant, l'épreuve de force ne fit que commencer lorsqu'un homme d'un certain âge, au regard sournois

et au sourire carnassier, leur barra la route. Victor Vargas, le principal rival de Rayan au sein du conseil

d'administration.

—« Rayan, mon cher ami», commença Vargas d'une voix mielleuse qui fit dresser les cheveux de Chloé.

«Quelle surprise. La presse parlait d'une rumeur, mais je vois que tu as enfin décidé de te ranger. Et quelle

charmante créature... Je ne crois pas avoir le plaisir de connaître votre famille, Mademoiselle ?»

La question était un piège. Vargas cherchait à creuser, à découvrir les origines modestes de Chloé pour

humilier Rayan. Chloé sentit le corps de Rayan se tendre instantanément sous son bras, sa mâchoire se

contractant imperceptiblement.

Avant que le milliardaire ne puisse répliquer avec sa froideur habituelle, Chloé fit un pas en avant, ajustant

son sourire avec une assurance royale.

— «Mon nom est Chloé Legrand», Monsieur Vargas, dit-elle en le fixant sans ciller.«Ma famille apprécie la

discrétion bien plus que les projecteurs de la haute finance. Et pour être tout à fait honnête, Rayan et moi avons

passé ces derniers mois tellement centrés l'un sur l'autre que le reste du monde nous a semblé bien secondaire.

N'est-ce pas, mon cœur ?»

Elle se tourna vers Rayan, posant sa main libre sur son torse, juste au-dessus de son cœur qui battait de

manière étonnamment rapide.

Rayan posa son regard sur elle, un mélange de surprise et d'admiration brute brillant dans ses yeux

sombres. Elle venait de désamorcer l'attaque avec une habileté déconcertante. Il encercla la taille de Chloé, la

ramenant fermement contre lui.

— «Tout à fait, Chloé», répondit Rayan, sa voix de velours clouant Vargas sur place.« Chloé est mon

équilibre. Et je ne permettrai à personne de troubler cette harmonie. Vous nous excusez, Victor ? Le président

de la banque centrale nous attend.»

Sans attendre de réponse, Rayan l'entraîna vers la terrasse extérieure, laissant Vargas blême de rage

derrière eux.

***

L'air frais de la nuit fit un bien immense à Chloé. La terrasse en marbre était déserte, la plupart des invités

préférant la chaleur du salon. Elle s'appuya contre la balustrade, regardant les lumières de la ville au loin, son

corps tremblant légèrement sous l'effet de la redescente d'adrénaline.

Rayan se tint à ses côtés, silencieux. Il enleva sa veste de smoking et la posa délicatement sur les épaules

de la jeune femme. La chaleur du vêtement et l'odeur de Rayan l'enveloppèrent instantanément.

—« Vous avez été incroyable face à Vargas», dit-il enfin, brisant le silence de la nuit. Je ne m'attendais pas à

ce que vous preniez des risques pour moi.

—« Je n'ai pas fait ça pour vous, Rayan», répondit-elle sans le regarder. «J'ai fait ça pour notre contrat. Si vous

tombez, je tombe aussi, et l'avenir de ma mère dépend de la réussite de cette année. Je joue mon rôle, c'est tout.»

Rayan fit un pas vers elle, l'obligeant à se tourner pour lui faire face. Dans la pénombre de la terrasse, ses

yeux paraissaient plus profonds que jamais. Il réduisit la distance entre eux, si près qu'elle pouvait sentir le

souffle de sa respiration sur son visage.

—« Est-ce que ce n'était vraiment que du jeu, Chloé ?» Demanda-t-il, sa voix n'étant plus qu'un murmure

provocant.« Parce que quand vous me regardiez là-bas, quand vos mains étaient sur mon torse... l'illusion était si

parfaite que même moi, j'ai failli y croire.»

Chloé sentit son cœur rater un battement. La tension entre eux était devenue physique, presque palpable,

bien plus dangereuse que toutes les attaques de Vargas. Elle refusa de baisser les yeux, maintenant le défi.

—« C'est ce que vous avez exigé, non ? Une perfection absolue. Ne me blâmez pas d'être une bonne actrice,

Rayan.»

Il la regarda encore pendant de longues secondes, son regard descendant vers ses lèvres avant de se fixer

de nouveau dans ses yeux. Un sourire énigmatique flotta sur ses lèvres.

—« Touchez. Le jeu s'annonce bien plus intéressant que prévu.»

Il recula d'un pas, reprenant ses distances et son masque de glace, mais l'étincelle qui venait de s'allumer

entre eux dans l'obscurité refusait de s'éteindre. Le premier acte était réussi, mais la frontière entre la pièce de

théâtre et la réalité venait dangereusement de se brouiller.

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