Le prix d’un serment
Le silence qui suivit la déclaration de Lys sembla engloutir la Chambre des Cendres.
Kael ne la quittait pas des yeux. Dans son regard gris, il n’y avait plus la réserve ironique de d’habitude, mais une intensité brute qui la mettait autant mal à l’aise qu’elle la fascinait.
— Laisse-moi voir si j’ai bien compris, dit-il enfin, la voix basse. Ils ont foutu un rituel dans mes veines, laissé pour mort un nœud qui vient de se réveiller… et maintenant, leurs fantômes voudraient qu’on se porte volontaires pour le garder en laisse.
— C’est à peu près ça, confirma Lys.
— Charmant.
Il leva les yeux vers le nœud rouge et noir.
— Et si on refuse, il arrache la ville morceau par morceau.
Lys hocha la tête, la gorge serrée.
— Il continuera de chercher des ancrages, précisa-t-elle. De tester les failles du Cœur. Et tôt ou tard, quelqu’un sera forcé de se lier à lui. Sans choix.
Kael se passa une main dans les cheveux, geste nerveux qui fit tomber quelques gouttes de sueur sur le col de sa chemise.
— Et ce serment… Il serait de quel genre ?
— Un serment de garde, expliqua Lys. On promettrait que tant qu’on vit, ce pouvoir ne se tournera pas contre Veridia. Qu’on le retiendra. Qu’on le détournera de la ville.
Kael eut un léger rire, sans humour.
— Traduction : nous devenons la prison.
— Oui, admit-elle.
Saer, qui s’était tenue silencieuse jusque-là, s’avança d’un pas.
— Un serment de ce niveau ne se prend pas à la légère, dit-elle. Il engagerait non seulement vos corps mais vos trames d’âme. Vous ne pourriez plus rompre ce lien sans conséquences irréversibles.
— Genre ? demanda Kael.
Talren répondit à sa place, les yeux fixés sur le nœud.
— Folie. Dissolution. Ou simple disparition, dit-il calmement. La trame se rétracterait brutalement.
Lys sentit sa peau se couvrir de chair de poule.
— Et si nous acceptons ? demanda-t-elle. Concrètement, qu’est-ce que ça change pour Veridia ?
Saer la fixa, grave.
— Si le rituel est vraiment redirigé vers votre serment, le Cœur ne sera plus la cible principale. La ville ressentira encore des secousses, mais le nœud s’appuiera d’abord sur vous pour se stabiliser. Vous deviendrez…
— Des amortisseurs vivants, compléta Kael.
— Des gardiens, corrigea Saer. Avec un accès à un flux de pouvoir que peu de Tisseurs ont jamais approché.
Lys fronça les sourcils.
— Du pouvoir ?
Talren esquissa une ombre de sourire.
— Un rituel de cette ampleur ne sait pas faire la différence entre « prison » et « canal ». Si vous en devenez le centre, vous pourrez aussi en puiser une partie. À vos risques et périls.
Kael leva un sourcil.
— Voilà qui explique pourquoi certains de vos ancêtres étaient prêts à vendre leur âme pour ce nœud.
— Certains l’ont fait, admit Saer sans détour. Et nous essayons encore d’en réparer les dégâts.
Lys regarda ses mains. Elles tremblaient toujours.
Elle repensa à la vision : l’enfant dans le cercle, le fil noir qui s’enroulait, les voix murmurant dans la pénombre.
— Je ne veux pas que quelqu’un d’autre vive ça, murmura-t-elle.
Kael tourna la tête vers elle.
— Toi, tu l’as déjà vécu à moitié en une journée, observa-t-il. Tu ne leur dois rien.
— Je dois quelque chose à la ville où je suis née, répliqua-t-elle. À Deren. À tous ceux qui n’ont aucune idée de ce qui se passe sous leurs pieds.
Elle releva les yeux vers lui.
— Et à toi.
Il cligna des yeux, surpris.
— À moi ?
— Tu portes ce truc depuis ta naissance. Tu n’as jamais choisi. Si on refuse, tu restes juste… un morceau d’erreur qui attend d’exploser.
Kael émit un son qui aurait pu être un rire ou un hoquet.
— C’est une façon charmante de formuler mon existence.
— Tu sais ce que je veux dire, insista-t-elle. C’est la première fois qu’on nous offre, à tous les deux, une possibilité de… reprendre la main. Même si le prix est affreux.
Un silence lourd tomba.
Talren et Saer s’étaient reculés, comme s’ils comprenaient que la décision ne leur appartenait pas.
Le nœud, au‑dessus d’eux, semblait s’être immobilisé, attendant.
— Tu as peur ? demanda Kael après un long moment.
— Terrifiée, avoua Lys sans réfléchir.
Il hocha doucement la tête.
— Moi aussi.
Ils restèrent un instant face à face, tremblants, reliés par le fil rouge qui pulsait à leur poignet.
— On pourrait gagner du temps, proposa Kael. Demander au Conseil de chercher une autre option, de faire des tests, de…
— Pendant que Veridia continue de trembler, coupa Lys. Pendant que le Cœur se fissure un peu plus chaque jour.
Il grimaça.
— Tu es exaspérante quand tu as raison.
— Tu n’es pas obligé d’être d’accord, répondit-elle.
Il éclata d’un vrai rire, cette fois, court, presque incrédule.
— Tu es la seule personne qui m’ait proposé de dire non depuis longtemps.
Il inspira, profondément, puis se tourna vers Saer.
— Si nous acceptons de prononcer ce serment, demanda-t-il, est-ce que le Conseil le reconnaîtra comme officiel ?
— Il devra, répondit-elle. Un serment d’ancrage de cette nature engage autant le Cœur que vous. Le Conseil ne pourra pas l’ignorer.
— Même si ça vous oblige à nous garder en vie, ajouta Lys.
Saer eut un mince sourire.
— C’est l’un des effets secondaires, oui.
Kael hocha la tête.
— Alors j’ai une condition, déclara-t-il.
Talren leva un sourcil.
— Une condition à un rituel qui menace de détruire la ville ? Tu as de l’audace.
— Il n’y a pas d’accord sans termes, répliqua Kael. Si nous nous lions à ce nœud, nous ne serons plus seulement des suspects ou des anomalies. Nous serons vos boucliers. Je veux que ce soit inscrit dans le serment.
Saer croisa les bras.
— Tu veux une protection politique.
— Je veux que, la prochaine fois que quelqu’un proposera de me « neutraliser », il doive d’abord admettre qu’il sacrifie Veridia en même temps, dit Kael. Ça m’évitera quelques exécutions hâtives.
Lys ne put s’empêcher de hocher la tête.
— C’est logique.
Talren réfléchit un instant.
— On peut tisser cette clause, admit-il. Le serment pourrait inclure que toute tentative de vous tuer, de rompre le lien ou de vous retirer de votre rôle, sauf en cas de consentement mutuel, sera considérée comme un acte contre le Cœur lui‑même.
— Parfait, dit Kael.
Il se tourna vers Lys.
— Reste la question principale.
— Oui, murmura-t-elle.
Le fil vibra entre eux, plus fort.
— Lys, dit-il doucement, tu es sûre de vouloir lier ta vie à la mienne comme ça ? Pas juste quelques jours, pas juste le temps de régler un problème. Pour… probablement toujours.
Elle sentit le poids de la question s’abattre sur elle.
Elle pensa à sa chambre à l’Académie, aux livres qu’elle avait rêvé d’écrire, aux voyages qu’elle ne ferait peut-être jamais. Elle pensa à Deren, étendue dans une stase lumineuse. À la ville au‑dessus d’eux, qui continuait de vivre sans savoir que son cœur venait d’être accroché à un fil dangereux.
Elle pensa à Kael, à sa façon de plaisanter au bord du gouffre, à ses cauchemars, à la colère lasse dans ses yeux.
— Je ne sais pas ce que je veux pour… toujours, avoua-t-elle.
Il eut un bref sourire triste.
— Personne ne le sait.
— Mais je sais ce que je ne pourrais pas supporter, ajouta-t-elle.
— Quoi ?
— Voir la ville brûler en sachant que j’aurais pu faire quelque chose. Te voir dissoudre dans ce nœud sans avoir essayé de le retenir avec toi.
Elle inspira profondément.
— Alors oui. Je suis prête à me lier.
Ses mots semblèrent vibrer dans la Chambre comme un sort à moitié lancé.
Kael la fixa longuement, puis laissa échapper un souffle.
— Tu viens de rendre le refus très lâche, dit-il.
— Ce n’était pas le but.
— Peut-être pas. Mais je déteste reculer quand quelqu’un avance.
Il leva sa main liée.
— D’accord, Lys-fleur. Je me lie avec toi. On garde ce nœud. On le détourne. Et si on doit se briser, ce sera ensemble.
Quelque chose se détendit en elle, et en même temps, la peur se fit plus aiguë.
Talren hocha la tête, déjà en train de tracer dans l’air des lignes de lumière qui formaient une trame de serment.
— Écoutez bien, dit-il. Les mots comptent. Ils seront les rails sur lesquels le rituel se déplacera.
La trame se déploya entre eux comme un parchemin de lumière. Au-dessus, le nœud rouge se pencha presque, intéressé.
Saer posa une main sur l’épaule de Lys, l’autre sur celle de Kael.
— Vous avez encore le droit de vous rétracter, dit-elle doucement. Une fois le serment prononcé, il n’y aura plus de retour.
Lys échangea un regard avec Kael.
— On continue, dit-elle.
— On continue, confirma-t-il.
Talren commença à réciter les clauses, d’une voix claire, chaque phrase tissant un fil de plus autour d’eux :
— « Devant le fragment du premier Cœur et sous la garde de la Chambre des Cendres, toi, Lys de Veridia, Tisseuse, et toi, Kael sans nom donné, porteur du nœud ancien, acceptez‑vous de devenir les gardiens de ce rituel, de contenir sa route, de détourner sa faim de la ville et de ses habitants ? »
Le fil rouge se serra autour de leurs poignets, attendant la réponse.
Lys sentit sa bouche s’assécher.
Elle ouvrit la bouche pour parler.
Au même instant, le sol trembla.
Un grondement monta des profondeurs, plus fort que tous les précédents. Les objets enfermés dans les niches frémirent dans leurs cocons de trame. Une fissure infime courut le long de la colonne noire du premier Cœur.
Talren se figea.
— Le Cœur principal vient de subir une secousse majeure, dit-il, livide.
Saer jura à voix basse.
— Il ne nous laissera pas traîner, comprit Kael.
Le nœud rouge et noir s’embrasa d’une lumière intérieure, comme s’il venait de décider que leur temps était écoulé.
Lys sentit la pression sur son poignet devenir presque insupportable.
— Lys ! hurla Kael pour couvrir le grondement.
Elle tourna la tête vers lui.
— Dis-le ! cria-t-il. Avant que tout parte en morceaux sans nous !
La Chambre vibrait, la poussière tombait du plafond, les cocons de trame craquaient.
Lys inspira, rassembla tout ce qui lui restait de courage, et prononça les mots.
— **Oui. J’accepte de devenir gardienne de ce nœud. Je jure de détourner sa route de Veridia tant que je vivrai.**
La trame de serment s’illumina, se jetant sur elle comme un tissu brûlant.
— **Oui,** ajouta Kael d’une voix rauque. **Je me lie à elle et au nœud. Je jure de porter avec elle ce pouvoir et de l’empêcher d’atteindre le Cœur.**
Le monde explosa en lumière rouge.
Quelque part, très loin au‑dessus d’eux, le Cœur de Veridia battit à contre‑temps… puis, pour la première fois depuis le réveil du rituel, son rythme se synchronisa un instant avec le fil rouge.
Juste assez pour laisser entrer un nouveau type de lien.
