Chapitre 3 — Les Cendres de la Lignée
Aelya
Je cours.
Le sol bat sous mes pattes. La forêt défile, floue, sombre, vivante. Chaque racine, chaque branche, chaque pierre me reconnaît. Je suis née ici. Mon sang s’est mêlé à la sève de ces arbres, à la poussière de ces sentiers. Je suis louve avant d’être femme. Et pourtant, ce soir, je suis tout sauf entière.
Il m’a regardée.
Et je ne comprends plus rien.
Je hurle à nouveau, mais ce cri ne cherche plus à prévenir la meute. Il cherche à me maintenir debout. À me rappeler qui je suis.
Je suis la fille d’Ysara, descendante directe de la lignée d’Adrael. Alpha en devenir. Marquée par l’éclipse.
Je suis loyale.
Je suis une arme.
Et pourtant, quand mes yeux ont croisé les siens, j’ai senti mes chaînes se briser.
C’était un vampire. Un ancien. Un tueur. Un monstre. Je l’ai senti dans son aura. Dans le silence qui l’enveloppait comme une tombe. Il aurait pu me tuer. Il ne l’a pas fait.
Et moi ? Moi, j’ai reculé.
J’ai fui.
Pas par peur. Pas seulement. Par instinct. Par confusion. Comme si mon corps connaissait le sien. Comme si ma mémoire portait une trace effacée de lui. C’était absurde. C’était dangereux. C’était réel.
Je ralentis.
Le vent change. L’odeur familière de la meute approche. Fumée. Fourrure. Sang séché. Mes frères et sœurs.
Et les jugements.
Je reprends forme humaine derrière les rochers, là où l’eau stagne. Mon souffle est court. Mes muscles vibrent d’effort. Mes mains tremblent encore du combat. Ou de l’absence de combat.
Je m’agenouille et plonge mes doigts dans la boue glacée. Pour me souvenir. Pour ne pas oublier d’où je viens.
— Tu rentres seule ?
La voix vient de derrière moi. Grave. Rase. Rhen.
Je ne me retourne pas. Il connaît déjà la réponse.
— Où sont les autres ? demande-t-il.
— Morts.
Un silence.
Puis ses pas. Lents. Lourdement chargés de reproches.
— Tu n’as pas terminé ce que tu as commencé, Aelya.
— Il n’y avait rien à terminer.
— Un vampire. Vivant. Derrière nos lignes. Pendant l’éclipse. Tu appelles ça rien ?
Je me redresse. Ma nudité ne le gêne pas. Il m’a vue naître. Il m’a vu saigner, tuer, hurler. Mais ce qu’il lit dans mes yeux ce soir… c’est nouveau.
Je ne réponds pas.
Parce que je ne sais pas.
Rhen s’approche. Il me tend une cape. Je l’attrape, la jette sur mes épaules. Sa main s’attarde sur mon bras. Ferme. Inflexible.
— Tu devrais le dire à Ysara.
— Et lui dire quoi ? Que j’ai regardé un vampire dans les yeux et que mon cœur a hésité ?
Je regrette mes mots dès qu’ils sortent. Rhen se fige. Son regard change. De la colère. Du chagrin. Et… une peur qu’il ne peut pas cacher.
— Tu ressens un lien ?
Je m’éloigne.
— Ce n’est rien.
— Tu mens.
Je me retourne, les crocs presque sortis.
— Ce n’est pas un lien. Ce n’est pas une connexion. C’est une blessure ouverte. Un souvenir qui n’est pas à moi. Une voix dans mes os qui me hurle de le retrouver, alors que tout en moi me dit de le tuer.
— C’est impossible.
— Rien n’est impossible pendant l’éclipse, Rhen. Tu le sais.
Il baisse les yeux.
Je continue à marcher, plus vite cette fois. Le camp n’est plus très loin. Je vois les torches danser à travers les arbres. Le feu sacré crépite dans le cœur du cercle. Et, au centre, ma mère.
Ysara.
Drapée dans le noir. Debout comme une montagne. Immobile. Immortelle.
Je m’avance.
— Ma fille.
Sa voix est douce. Traîtresse.
Je m’incline.
— Nous avons été attaqués près de la Brèche. Trois morts. Un survivant : moi.
— Et le coupable ?
Je la regarde. Et je mens.
— Disparu.
Elle me fixe.
— Tu as senti ce que nous avons tous senti, Aelya. Quelque chose s’est réveillé cette nuit. Quelque chose de très ancien. Tu étais sur la ligne de fracture. Tu l’as vu, n’est-ce pas ?
Je ne bouge pas.
Elle s’approche. Son odeur m’envahit : cendres, sauge, sang ancien.
— Tu as ressenti le chant du lien.
Je sursaute. Mais elle sourit.
— Tu ne peux pas le cacher. Pas à moi. Je l’ai vécu. Moi aussi.
Mon cœur se fige.
— Contre un vampire ?!
Son rire est bref, sans joie.
— Contre pire.
Elle s’éloigne, les bras croisés dans son dos.
— Ce lien… ce n’est pas de l’amour. Ce n’est pas de la haine. C’est quelque chose que les anciens appelaient la trame. Une mémoire plus vieille que nous. Plus forte que le sang. Elle relie ceux qui auraient dû être ennemis, mais dont l’union changerait le monde.
Je recule.
— Non. Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas de destin. Je ne veux pas de guerre écrite dans mes veines.
Ysara se tourne vers moi, les yeux étincelants.
— Tu n’as pas le choix.
Et je comprends.
Tout ce que je croyais savoir, tout ce que j’avais juré de défendre… vacille.
Je suis la fille de la meute.
Mais je porte autre chose en moi.
Une faille.
Un feu.
Et ce feu a un nom.
Kael.
