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Chapitre 2

Le lendemain matin, Kael était dans le garage à sept heures trente.

C'était son rituel depuis l'adolescence — se lever avant le monde, descendre dans ce sous-sol sentant l'huile et le métal, et passer les deux premières heures du jour à écouter les petits bruits d'une voiture. Chaque bruit avait un sens. Un sifflement haut-perché pouvait signifier une fuite d'air ou une courroie qui s'effilochait. Un claquement bref au démarrage pouvait indiquer un problème de vilebrequin ou simplement un joint de culasse fatigué. Avec les années, il avait développé une sorte de sixième sens mécanique — il entendait la santé d'un moteur comme d'autres entendent la santé d'un poumon.

Ce matin, il remplaçait les rondelles de la colonne de direction. Travail minutieux, les doigts dans un espace étroit, visser et contrôler le jeu avec une précision de chirurgien. La radio jouait en fond — une station de jazz que son père avait toujours aimée — et le soleil commençait à faire son entrée oblique par la petite lucarne du fond.

Son téléphone vibra. Un message de l'homme en costume — qui s'appelait en réalité Vincent Delcourt, promoteur d'événements sportifs privés. "Très impressionné hier soir. Je représente le Circuit des Aigues-Mortes, compétition privée internationale, prochain événement dans quatre mois. Votre niveau correspond à ce que nous cherchons. Seriez-vous disponible pour une rencontre formelle ?"

Kael lut le message deux fois, puis le posa sur l'établi sans répondre.

Le Circuit des Aigues-Mortes. Il en avait entendu parler — vaguement, par des rumeurs dans le milieu. Un événement ultra-select, des pilotes de plusieurs pays, des cachets qui circulaient dans les conversations comme des légendes. Personne de son entourage direct n'y était jamais allé. Personne ne savait exactement où ça se tenait ni qui le finançait.

La partie pragmatique de son cerveau dit : réponds, rencontre cet homme, renseigne-toi. La partie méfiante dit : les beaux contrats qui arrivent par une nuit de port industriel ont souvent des clauses que personne ne lit. Il décida de ne pas répondre tout de suite.

À neuf heures, il sortit pour aller acheter un café et du pain, sa routine quotidienne au bar-tabac de la rue Sainte-Cécile à cinq minutes à pied. La patronne, Marguerite, lui préparait son café serré sans qu'il ait besoin de le demander depuis quatre ans.

Ce matin, il y avait une file inhabituelle devant le comptoir. Trois personnes — un livreur, un vieil homme avec un chapeau de paille, et une femme en veste kaki.

Kael s'arrêta net sur le seuil.

Elle était de dos. Queue de cheval noire. Boots usées au talon droit mais pas au gauche — une légère dissymétrie, habitude de marche ancienne peut-être. Elle tenait son portefeuille des deux mains, comptant ses pièces avec une minutie qui ressemblait à du calcul sérieux.

Il aurait pu ne pas s'approcher. Il aurait pu attendre la file ou revenir plus tard. Il s'avança et prit sa place derrière elle dans la queue.

Marguerite lui lança un regard depuis le comptoir — elle avait l'oeil de quelqu'un qui lit les gens comme des partitions — et sourit discrètement.

La femme finit de compter ses pièces et commanda, d'une voix basse mais claire : "Un café allongé, s'il vous plaît. Sans sucre."

Puis elle se retourna légèrement pour laisser passer le livreur et croisa le regard de Kael. Un battement de silence.

"Vous étiez au port hier soir," dit-il. Pas une question.

Elle le regarda sans surprise particulière. "Et vous, vous conduisiez la Nissan."

"Kael."

"Nina."

Elle tendit la main. Poignée de main ferme, paume légèrement calleuse. Il nota l'ongle du pouce légèrement noirci — une ecchymose sous l'ongle, du genre qu'on attrape en cognant contre un écrou récalcitrant.

"Mécanicienne ?" dit-il.

Elle eut un petit rire sans humour. "On peut dire ça. Je travaille dans un garage de réparation, avenue des Goudes. Vous connaissez ?"

"Proulx Mécanique ?"

"C'est ça."

Kael connaissait l'adresse. Un garage de quartier, clientèle populaire, réputation solide sur les réparations courantes. Pas le genre d'endroit qui attirait les pilotes de compétition.

"Vous venez souvent aux runs ?"

"C'était la première fois. J'avais entendu parler. Je voulais voir."

"Et ?"

Elle porta le café à ses lèvres avant de répondre, le regard légèrement perdu vers la rue. "C'est plus fin que ce que je pensais. La physique est intéressante. L'angle d'attaque, la gestion du transfert de masse, le rapport entre la vitesse d'entrée et l'amplitude de la dérive. Il y a une logique."

Kael la regarda. Elle venait de décrire le drift avec plus de précision technique que la plupart des pilotes qu'il connaissait.

"Vous avez quel niveau en mécanique ?"

"Autodidacte depuis seize ans. Je suis passée par le CAP, puis j'ai travaillé pour financer le BTS que j'ai jamais terminé." Elle dit ça sans amertume, comme on donne une information factuelle. "Mais je lis beaucoup."

Marguerite posa le café de Kael sur le comptoir. Il le prit, hésita, et au lieu de reculer vers sa table habituelle, il demanda : "Vous êtes pressée ?"

Nina le regarda. Quelque chose dans ses yeux — une évaluation rapide, sincère, sans coquetterie. Elle jaugeait, clairement. Pas son physique, pas son statut — quelque chose d'autre.

"J'ai une heure avant le service," dit-elle finalement.

Ils s'assirent à la petite table ronde près de la fenêtre. Le soleil entrait à biais et créait sur la Formica une géographie de lumière et d'ombre que Kael, bizarrement, trouva belle.

Ils parlèrent moteurs pendant quarante minutes. Ce fut la conversation la plus honnête qu'il eût eue depuis longtemps.

Nina avait une façon d'écouter qui était rare — non pas la politesse d'attendre son tour pour parler, mais une vraie absorption, les yeux légèrement plissés, la tête parfois inclinée comme si elle ajustait un angle pour mieux voir les choses. Quand il expliqua comment il avait modifié la distribution de poids de la 350Z en déplaçant la batterie sous le coffre, elle posa trois questions techniques qui lui montrèrent immédiatement qu'elle avait compris et cherchait les implications plutôt que les bases.

"Et la perte sur le freinage ?" dit-elle. "En déplaçant la masse basse-arrière, vous avez dû perdre de la stabilité au frein. Comment vous compensez ?"

"Réglage des étriers avant plus mordants, et surtout anticipation. Je freine plus tôt qu'avant, mais du coup ça change la façon dont j'aborde les virages."

Elle hocha la tête lentement, manifestement en train d'intégrer l'information dans un modèle mental. "Et ça marche ?"

"Hier soir, oui."

Un sourire bref. Le premier vrai sourire. Il transforma son visage d'une façon que Kael n'aurait pas su prévoir — moins les traits qui changeaient que la lumière derrière.

Puis elle regarda sa montre — une vieille Casio digitale, pratique et sans prétention — et se leva.

"Je dois y aller."

"La 206 garée au port, c'est à vous ?"

"Oui."

"Elle fait quel bruit quand vous démarrez ?"

Elle le regarda, intriguée. "Un bruit sourd, un peu creux, puis ça se régularise. Pourquoi ?"

"Pompe à huile qui fatigue. Si vous laissez ça, dans deux mois vous avez un grippage."

Nina resta immobile une seconde. Puis elle sortit un carnet de sa poche — un vieux carnet à spirale avec des pages cornées — et nota quelque chose. "Merci," dit-elle.

Elle prit son sac. Fit deux pas vers la porte. S'arrêta.

"Si vous voulez passer voir le garage un jour... on a des voitures intéressantes en ce moment. Des gens qui amènent des bêtes qu'ils comprennent plus."

Puis elle sortit dans le soleil de la rue.

Kael resta assis devant son café refroidi. Marguerite essuyait des verres derrière le comptoir avec un sourire qu'elle ne cherchait pas vraiment à cacher.

"Jolie fille," dit-elle.

"Bonne mécanicienne," dit Kael.

Marguerite rit toute seule.

Il rentra au garage avec la vague impression que quelque chose venait de changer dans la texture de sa journée — comme quand on règle un carburateur depuis des semaines et qu'un matin le moteur démarre du premier coup avec une fluidité qu'on n'attendait plus. Une évidence qui arrive sans prévenir.

Il reprit son travail sur la colonne de direction. Les mains dans le moteur, l'esprit à moitié là, il se trouva à penser à trois questions techniques. À un carnet à spirale couvert de notes. À une Casio digitale portée comme si le temps était quelque chose d'utile et non de décoratif.

À dix-sept heures, il répondit au message de Vincent Delcourt : "Je suis disponible pour une rencontre. Mais je veux des informations concrètes."

Puis il chercha sur internet l'adresse de Proulx Mécanique, avenue des Goudes. Il ne sut pas tout de suite pourquoi. Il se dit que c'était par curiosité professionnelle.

C'était, bien sûr, un mensonge qu'il se racontait avec la légèreté de quelqu'un qui n'a pas encore compris que le premier mensonge qu'on se fait à soi-même est toujours le plus dangereux.

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